photo PaolGorneg ©

Réécrire l'histoire

Combien de millions sommes-nous à nous sentir aujourd’hui par trop méprisés par la décision du gouvernement de ne pas comptabiliser au niveau national les voix des électeurs et électrices des communes de moins de 9000 habitants aux prochaines municipales ? D’un trait de plume envoyé aux préfets, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, en a décidé ainsi le 10 décembre dernier. Le gouvernement exclut 96% des 36 529 communes et, démographiquement, un électeur sur deux ! Ce stratagème lui permet de maquiller à son avantage le résultat national des élections, les « petites » communes ayant montré leur hostilité au gouvernement parisien, notamment avec le mouvement des Gilets jaunes et aussi aux élections européennes. Le 15 janvier dernier, nos confrères de France 2 ont fait la démonstration de cette méthode comptable. Au dernier scrutin européen, sur les 34 listes candidates, le Rassemblement National est arrivé premier (RN, 23,3%), devant La République en Marche (LREM, 22,4%). Si l’on ne considère que les communes de plus de 9 000 habitants, le parti présidentiel arrive alors en tête (24,2%) devant le RN (19,4%) !  Prendre 5% d’avance c’est tout ce qui importe à LREM pour communiquer nationalement et préparer sur un mensonge les élections suivantes, départementales et régionales (2021) et présidentielles (2022).

Bien sûr, il y a une explication officielle. Vu du Château, nous serions moins politisés dans nos communes, donc inutile de nous mettre une étiquette. Vu du crâne de piaf d’un énarque, ce n’est pas politique de rassembler des citoyens de tous bords pour gérer un territoire et inventer collectivement les chemins de la transition écologique inconnus du sérail politicien. Ce n’est pas politique que d’élire des citoyens et citoyennes pour leurs qualités et projets plus que pour leur éventuelle affiliation à un parti. Ce n’est pas politique que d’envoyer via des élections municipales un message au gouvernement en n’élisant aucun affidé se revendiquant comme tel ?

Plutôt que de s’attaquer aux racines des inégalités et des mécontentements, le gouvernement préfère soustraire ses opposants au paysage et mettre au point un nouveau discours, un nouveau story telling comme on dit à Paris quand il s’agit de faire prendre des vessies pour des lanternes. Là, on passe de la fable à la réécriture en direct de l’histoire. Orwellien. Je ne développerai pas ici la propension de ce gouvernement à ne gouverner qu’au mensonge, pardon au story telling.

Ce qui me semble gravissime c’est, depuis des décennies, la volonté politique nationale continue d’anéantir la ruralité, les villages, les bourgs, les petites villes. Nous, ruraux, subissons déjà trop de fermetures de services publics. Trop d’intercommunalités mal pensées où la destinée des villages est « métropolisée », où l’avenir ne s’envisage que sous un colonialisme urbain, fût-il de province. Notre existence tiendrait à notre degré de « périphérie » d’une grande ville. Nous n’existerions plus en tant que tel. Dans le même esprit, l’État nous a imposé une régionalisation qui ne respecte ni la géographie physique, ni la géographie humaine, ni les cultures régionales. La politique agricole a éliminé tant de paysans que la campagne en change de visage, que la ruralité agonise car il n’est de bonne ruralité qu’organisée autour des fermes.

J’ajouterai deux évolutions politiques destinées à ralentir sinon à enrayer la transition écologique. La condamnation à mort à peine voilée des Chambres départementales d’agriculture au profit d’une concentration du pouvoir à l’échelon des chambres régionales. Le projet d’ôter aux Conseils régionaux l’administration du pilier développement rural et transition écologique de la Politique agricole commune au profit du ministre. Deux évolutions qui laissent les mains libres au lobbies agro-industriels et qui soustraient aux territoires les moyens d’organiser la métamorphose sociétale et sociale dont nous avons urgemment besoin.

Voilà maintenant que le peu de pouvoir qui nous reste - voter pour l’un des nôtres – ne va plus être reconnu par le pouvoir central et que ce dernier va occulter la signification de nos choix auprès de la moitié de nos concitoyens. C’est une atteinte à notre être, une poursuite de la déconstruction systématique de notre identité rurale et notre exclusion du corps social national. Tout comme nous avons le droit de ne pas nous définir par rapport à la ville et celui de n’être pas à son service, l’État républicain a le devoir de reconnaître la vérité des urnes. Sinon, l’histoire déjà écrite nous enseigne que le mensonge est le ferment des plus grands troubles politiques. La République devrait s’affranchir d’un gouvernement qui la contamine par le mensonge et la falsification.

 

 

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