De l’expérience du vieux monde par le nouveau

En février dernier, suite à une conférence de Maxime de Rostolan, des étudiants de l’INP de Toulouse et de Polytechnique se mobilisent pour enrayer le réchauffement climatique. Pour faire pression sur le gouvernement afin d’accélérer la transition écologique car ils jugent que car “les politiques ne se placent pas à la hauteur des enjeux”. Pour rassembler les bonnes volontés. Pour pointer l’urgence de basculer vers une autre façon de faire société. Pour faire mouvement. La Bascule, c’est son nom. L’initiative est atypique et bouscule la façon habituelle de faire de la politique, celle où on est toujours contre quelque chose et pour une promesse de jours meilleurs à venir… qui ne viennent jamais. Ces jeunes sont pour. Pour leur avenir, et tout de suite pas pour demain. Ils ne vendent pas des promesses, ils se mettent au boulot. Ils puisent leur inspiration dans le mouvement Fermes d’avenir, né de la même manière, toujours avec Maxime de Rostolan: au lieu de prêcher la bonne parole, des jeunes, dont beaucoup de néoruraux, s’installent en maraîchage bio, en permaculture et sur cette base mobilisent l’opinion publique sur les enjeux de la transition écologique. On se souvient du tour de France de Fermes d’avenir, comme de celui d’Alternatiba. Des initiatives citoyennes profondément politiques mais en rupture avec le politicien. Pas contre les partis politiques traditionnels mais en lobbying, à côté. Apartisanes. On pourrait citer aussi Bizi! et  ANV-COP 21 et leur prochaine "marche des portraits pour le climat et la justice sociale" le 25 août à Bayonne, durant le G7 qui doit s'y tenir du 24 au 26 (où les participants sont invités à venir avec des portraits du président Macron, de préférence décrochés des lieux publics où ils sont habituellement. Action illégale non violente poursuivie par la justice).

Underground

Au siècle dernier, dans les années 65-70, une des formes de résistance culturelle à l’expansion de la société du spectacle et de la consommation fut le mouvement underground. En ce temps là, la logique des blocs idéologiques, l’affrontement Est-Ouest, induisaient des comportements binaires – capitaliste-anticapitaliste, communiste-anticommuniste, conquête du pouvoir par les urnes ou les armes, bons et méchants – et l’underground fût rangé dans le tiroir des errements d’artistes, certes féconds, mais pas en capacité de défendre une autre vision politique du monde. L’ensemble des partis politiques le laissa dans les marges sans voir l’impact sociétal de l’underground sur la jeunesse (musique, mode, moeurs, architecture etc). Sans se ressourcer aux pensées, souvent écologistes, qui y germaient.

A contrario, aujourd’hui, les expériences alternatives (agriculture, circuits courts, monnaies alternatives, écoconstruction, recyclage, fonds éthiques, etc.) s’installent, on the ground, dans le paysage politique. La multiplicité des initiatives alternatives en France, en Europe, dans le monde, permet de parler d’abondance de solutions à la crise générale du monde humain et de sa relation à la planète. La question qui se pose à tous est celle de leur gouvernance en réseau et du changement d’échelle. La Bascule est une tentative politique de réponse.

Point chaud

Dès fin mars, cette joyeuse bande de La Bascule a lancé l’idée d’un rassemblement dans une ferme bio sur le plateau des Millevaches, l’An Zéro. L’An Zéro “s’inscrit dans le mouvement citoyen de lutte contre les changements climatiques et l’effondrement de la biodiversité et se pose en soutien des projets existants. Miroir des accomplissements de l’année écoulée pour les acteurs de la transition, l’An Zéro permettra surtout une convergence et une coordination des mobilisations à venir.” L’innocence des organisateurs ne les avait pas préparés à affronter le vieux monde, celui des résidus politiques du siècle dernier. L’initiative s’est heurtée à l’opposition violente de militants d’extrême-gauche qui ont fondé en Creuse, des refuges et lieux de vie plus ou moins alternatifs. À leur yeux, l’An zéro est une opération n’ayant d’autre philosophie que celle de “verdir le capitalisme”. Leur vision manichéenne du monde – le mal est toujours en face, jamais en eux – les fait considérer L’An Zéro comme “un ennemi sur le plateau des Millevaches”, comme la face rieuse des violences policières du gouvernement Macron et du management libéral du service public ! Comme "une opération de guerre psychologique du capitalisme vert". Rien de moins. 

Dinosaures

Un tel amalgame révèle la persistance d’une vision gauchiste, binaire, du monde où “Celui qui vient vers toi en disant qu’il n’a aucun ennemi, c’est forcément un ennemi ». L’analyse sommaire de ces militants se déroule à bon compte et toujours à charge, à partir de l’origine familiale du principal animateur, Maxime de Rostolan, dont la particule leur fournit l’occasion d’entonner le vieux discours aussi facile que stéréotypé anti-aristo. Ils vont jusqu’à en faire un gourou et de La Bascule une secte… on projette souvent sur les autres son propre fonctionnement, en l’occurrence ici, profondément sectaire et autoritaire. Plus grave, ces irréductibles tenants de la lutte de classe, des lendemains qui chantent et du “tout ou rien”, n’acceptent pas un mouvement spontané d’une jeunesse qui n’a plus rien à attendre des artisans d’un monde dans l’impasse. Artisans dont fait aussi partie l’extrême gauche, qui participe du bilan du vieux monde; une vérité qu’elle n’arrive pas à assumer (les théories politiques de la prise du pouvoir central, les programmes politiques, de la gauche et de l’extrême gauche, ont été aussi productivistes, aussi extractivistes que le monde capitaliste, il n’est d’ailleurs que de voir les bilans écologiques et sociaux de la Chine et de l’URSS). Le problème de ces dinosaures marxiseux c’est qu’ils restent arrimés à la prise du pouvoir central pour changer le monde et que toute initiative visant à le changer sans passer par la prise du Palais d’hiver est, dans leur vision paranoïaque, une attaque contre leur position. Piètre conception de la liberté dont Bakounine disait “  la liberté des autres étend la mienne à l’infini” et Rosa Luxemburg « La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement. » Ces prétendus libertaires du plateau de Millevaches n’accordent pas à La Bascule le droit de faire son expérience politique. Pour ces fossiles, tout ce qui n’emprunte pas les rails de leur analyse est à combattre.

Dé-fête

Nous ignorons ce qu’il adviendra de ce mouvement La Bascule et de son « lobbying citoyen ». Il leur appartient d’inventer leur avenir. Par contre, l’An Zéro a été annulé il y a quelques jours. Expulsée du plateau de Millevaches, l’équipe avait surmonté les difficultés à trouver et organiser dans l’urgence un nouveau lieu de rassemblement (l’aérodrome de Guéret, dans la Creuse), elle a buté sur une facture imprévue de l’équipement dudit lieu. A n’en pas douter, dans les replis du plateau de Millevaches, les noirs oracles de la ligne révolutionnaire pure et dure chanteront leur triste victoire. En réalité une peur bleue du débat, une défaite de la pensée.

Demeurent les idées, les initiatives, l’engagement des nouvelles générations pour un monde meilleur. La Bascule vient d’annoncer sa persévérance dans son combat pour « créer une vague citoyenne pour déferler sur nos institutions et faire émerger l’intérêt général comme seul phare à la vie politique. » Face à la crise de civilisation et aux nombreux doutes qu’elle suscite, le débat est nécessaire et indispensable pour déminer la violence que ne manque pas de faire naître la situation  –sociale, écologique, économique, géopolitique – de nos sociétés. Dans cet esprit, GLOBALmagazine a décidé d’ouvrir ses colonnes au collectif de La Bascule pour un carnet de route de son lobbying citoyen.

 

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL