Peut-on agir sur les fausses nouvelles ?

Lors de ses vœux à la presse le 3 janvier dernier, Emmannuel Macron a annoncé une loi contre les fausses informations et confié au ministère de la Culture son élaboration. Cette dernière soulève beaucoup de questions quand à la préservation de la liberté d'expression. Laurent Gervereau,  Président de l’Institut des Images, nous livre ici sa réflexion sur les "fake news" et la façon d'en endiguer le cours ou pour le moins d'en déjouer la portée.

Le gouvernement s’apprête à légiférer sur la question des fausses nouvelles (« fake news » en anglais). Nous nous retrouvons là dans une attitude française constante : produire du texte pour avoir l’air d’agir tout en sachant qu’on ne sera pas efficace et que ce peut être même contreproductif. Un affichage volontariste.

La propagande n’est pourtant pas une chose nouvelle. Ce phénomène, qui se mit en place massivement au moment de la Première Guerre mondiale, a des racines anciennes. Sans remonter à l’Antiquité, Louis XIV a conçu son palais de Versailles comme une célébration de sa personne et de son pouvoir centralisateur. Le corolaire de la propagande (tentative d’influence politique) est la publicité (volonté d’influencer les réflexes de consommation). Cela fait longtemps que toutes deux ont dépassé leurs cadres stricts et que --par le marketing notamment-- elles ont compris que la persuasion était beaucoup plus efficace lorsqu’elle est indirecte, déguisée.

Comment alors légiférer sur ce qui est proliférant et constitutif de notre actuelle guerre mondiale médiatique où beaucoup ont saisi qu’il est plus utile de mener le combat des opinions publiques que des guerres sur le terrain ? La loi en préparation risque de contraindre sans rien empêcher de ce qui est profond, central d’une exigence démocratique : éviter tous les pièges des bourrages de crânes divers et incessants pour offrir à chacune et à chacun des éléments de choix.

Il vaudrait mieux agir à la base sur deux scènes fondamentales : celle de l’éducation à tout âge et celle de l’offre médiatique. Pour ce qui concerne l’offre médiatique, des initiatives méritantes sont apparues avec des « bureaux de vérification ». Il faut les fédérer dans une plate-forme qui leur donne davantage de visibilité. Il faut faire en sorte qu’elles puissent être aidées à répondre aux nombreuses demandes du public et à rassembler les sources croisées des chercheuses et des chercheurs. Pas faire un « Bureau de la Vérité » qui serait inopérant, propagandiste et non-scientifique, mais un forum de ressources et d’échanges indépendant avec possibilité d’alerter les opinions publiques.

La connaissance, les connaissances sont de toute façon le meilleur contrepoison. Contre l’obscurantisme intéressé, organisons la résistance des savoirs. Sur le terrain de l’éducation, l’éducation aux médias est évidemment essentielle. Elle est d’autant plus essentielle que chacune et chacun est devenu un média. Nous avons des milliards de médias et des milliards d’émissions. C’est bien l’aberration et la fragilité du système qui provoque des décrochages et des enfermements dans des « vérités alternatives » qui n’ont que faire des faits et même se nourrissent, avec paranoïa et orgueil, de cette négation du réel comme s’il s’agissait d’un décryptage ultime.

Dans le même temps, les médias concentrés ne peuvent matériellement pas reprendre même une sélection de ce foisonnement individuel. Il est donc nécessaire, si l’on souhaite une démocratie de l’information, que se développent des médias intermédiaires entre les expressions individuelles ou de micro-groupes et les médias dits « mainstream ». Cela servira à un tri et une valorisation parmi toutes les expressions à la base et constituera un vivier pour diversifier les informations véhiculées par les médias « mainstream » --d’autant plus fragiles aujourd’hui qu’ils émettent en continu et sont susceptibles d’emballements dangereux ou de survalorisation pernicieuse (la starisation du terrorisme).

Enfin, n’est-il pas temps d’entrer dans le XXIe siècle en affirmant la nécessité d’apprendre à voir à tout âge comme on apprend à lire ? Nous en avons les outils mais pas la volonté. Beaucoup d’initiatives passionnantes existent mais dans un désordre complet et donc une déperdition d’efficacité. Il est temps d’avoir une vraie plate-forme sur l’éducation aux images qui fédère et signale tout ce qui se fait partout, des musées aux médias en passant par les enseignant-e-s et les chercheuses et chercheurs.

Apprendre à voir mais comment ? Une image, fixe ou mobile, n’est pas un texte. Il est faux de penser qu’on « lit » une image, car elle excède les codes ou symboles. Alors il est l’heure d’offrir des outils pluriels. D’abord, il apparaît essentiel de donner à tout âge des repères en histoire du visuel permettant d’identifier dans le temps, dans l’espace et par support ce qu’on voit et qui circule sans références. Ensuite, il faut acquérir des méthodes de décryptage des images aidant à décrire ce qu’on voit, contextualiser et interpréter. Enfin, il importe de savoir comment fonctionnent les différents supports d’images et ceux qui les créent dans un monde réellement multimédia où ces images sont liées aux textes, aux sons, aux paroles avec une grande interdépendance.

Voilà des choses simples qui seraient bien plus efficaces qu’une gesticulation stérile et peut-être dangereuse en termes de libertés publiques.

 

 

Cet article – texte, dessin, photographie ou infographie - vous a plu par les informations qu’il contient, par l’éclairage qu’il apporte, par la réflexion ou l’inconfort intellectuel qu’il provoque, par sa liberté de ton, par le sourire qu’il fait monter à vos lèvres… SOUTENEZ NOUS ! Il n’est de presse libre sans indépendance financière. GLOBAL est une association de journalistes sans but lucratif, sans publicité, qui ne vit que des abonnements et dons de ses lecteurs, lectrices. Pour s’abonner et soutenir c’est ici.

MERCI DE VOTRE SOUTIEN !

« L'information est indissociable de la démocratie et les journaux d'informations sont faits pour former et nourrir des citoyen-ne-s plutôt que de les distraire »
Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL