Vers un féminisme décolonisé

L’émancipation avec un grand E est universelle pour certains : un axiome moins évident pour certaines. Les formes d’oppressions différentes subies par les femmes selon les pays, cultures et religions, nourrissent l’émancipation de significations différentes. Le travail est esclavagiste pour certaines, libérateur pour d’autres. Travail, culture, contrôle des naissances et avortement … l’historienne suisse Alix Heiniger éclaire de ses réflexions l’émancipation féminine dans un article paru ce jour dans le quotidien helvète Le Courrier. Que nous publions intégralement ci-dessous.

Dès les années 1970, des militantes féministes racisées critiquent le postulat d’un féminisme universaliste et rejettent l’idée d’une sororité universelle selon laquelle les femmes, en tant que sujets opprimés, luttent pour toutes au nom de toutes. Aux Etats-Unis, puis en Grande-Bretagne, les différentes organisations se réclamant du Black feminism militent pour rendre visible la double oppression vécue par les femmes non-blanches. Dans leur sillage, Angela Davis publie en 1981 Women, race and class qui montre comment les féminismes du XXe siècle ont échoué à intégrer à leurs luttes la question du racisme et de la discrimination de classe.

Cet universalisme est fondé sur l’idée que les revendications sont communes à toutes. Or, des thèmes comme le travail et le contrôle des naissances n’ont pas la même signification selon l’histoire et le vécu de chacune. Pour les afro-descendantes d’esclaves, le travail s’inscrit dans la continuité d’une oppression, alors que pour les femmes blanches, il représente un moyen d’accéder à leur autonomie. Pour d’autres femmes, selon leur situation et leur histoire, il peut revêtir une signification encore différente. Aujourd’hui, il apparait aussi comme un moyen d’intégration (forcée) au système libéral et capitaliste.

Le contrôle des naissances et l’avortement n’ont pas non plus la même importance en fonction des histoires vécues. Pour les militantes afro-descendantes, ces questions renvoient à l’expérience de leurs ancêtres auxquelles on a enlevé leurs enfants pour les obliger à être les «mères de lait» d’autres enfants. Elles veulent donc se battre non seulement pour un accès à la contraception, mais aussi pour le droit d’avoir et d’élever les enfants qu’elles veulent.

Ces exemples montrent que les revendications des femmes s’inscrivent dans leur héritage de la domination, leur histoire et les rapports de pouvoir qu’elles subissent ou qu’ont subi leurs ancêtres. L’émancipation ne peut pas avoir la même signification pour toutes puisqu’elles se battent contre des formes d’oppressions différentes1.

La non-reconnaissance de ces divergences peut conduire à des divisions profondes au sein des mouvements féministes. Les mobilisations de 2004 autour de la loi votée par le parlement français interdisant les «signes religieux ostensibles» à l’école en sont un exemple particulièrement frappant. Une partie des féministes soutiennent la loi car elles la considèrent comme un moyen de libérer les jeunes femmes du joug du patriarcat et de l’Islam en leur interdisant de se couvrir la tête d’un foulard. D’autres dénoncent une discrimination raciste qui vise spécifiquement les femmes musulmanes.

Dans ce contexte, certaines cherchent à prendre en compte ces différences de vécus et à stimuler la convergence de luttes dans une relation horizontale entre les unes et les autres. Elles imposent aux féministes blanches la nécessité de se situer dans les rapports de pouvoir qu’elles subissent et qu’elles exercent. Elles conçoivent cette démarche comme nécessaire, non seulement pour éviter d’être elles-mêmes une source d’oppression pour d’autres femmes, mais également pour lutter ensemble contre la manière dont l’Etat s’empare du discours féministe pour légitimer des politiques racistes comme la loi de 2004.

En Suisse, nous sommes confronté-e-s à des problèmes similaires. En 2013, le Conseil fédéral approuve un projet de loi relatif à «l’intégration des étrangers» qui impose le respect de «valeurs de la constitution comme l’égalité entre hommes et femmes»2. Si on ne peut nier qu’un article de la constitution établit théoriquement cette égalité, celle-ci ne constitue pourtant pas une réalité quotidienne pour les femmes de ce pays. Beaucoup de Suisses, même parmi les politiciens, perdraient leur nationalité si on leur appliquait ce critère antisexiste.

Ces questions représentent clairement un défi pour les féministes. Une des prémisses d’une solidarité entre femmes serait la reconnaissance de différences entre les oppressions subies et partant la nécessité de ne pas hiérarchiser les luttes. Audre Lorde disait déjà en 1981: «On nous a appris à considérer toute différence, autre que le sexe, comme un motif de destruction, et c’est pourquoi, l’idée que les femmes noires et les femmes blanches peuvent faire face à leurs colères respectives sans se désavouer, sans rester pétrifiées, sans être muettes ni se sentir coupables, est en soi une idée hérétique et constructive. Elle implique une rencontre entre égales sur une base commune pour examiner la différence, et pour bousculer ces idées héritées de l’histoire. Car ce sont ces préjugés qui nous séparent. Et nous devons nous demander: à qui profite tout cela ?»3

  • 1. Voir la réflexion de Sabine Masson, «Pour une critique féministe décoloniale», Lausanne, Editions Antipodes, 2016.
  • 2. Voir le texte de l’association Viol-secours en réaction à ce projet de loi.
  • 3. «The Uses of Anger : Women Responding to Racism», texte disponible en français, tiré du recueil Sister Outsider - essais et propos d’Audre Lorde sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme..., Carouge, Laval, Editions Mamamélis, Editions Trois, 2003.

 

 

 

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