Chronique des jours

Commencée après le vendredi noir, en 2015, donc bien avant l’épisode Covid19 qui couronne la vingtième année de ce siècle, la Chronique des jours de Guy Hersant est, sur la forme et le fond, fidèle à la première série. Formellement, le photographe poursuit son écriture en diptyques photographiques inscrits dans le rectangle. Certains y verront un clin d’œil à la stéréotypie en vogue au début du XXe siècle. D’autres un alphabet propre à l’auteur. Sur le fond, c’est la volonté de rompre avec la conception du photojournalisme voulant contenir un tout dans le cadrage millimétré d’une seule image. Guy Hersant est d’abord un photographe qui choisit son propos, pas un journaliste tenté par la réduction.

Sa Chronique des jours, nouvelle saison a commencé dans le Journal erratique et déconfit ouvert dans Global pendant le confinement. Indépendamment de la marche politico-sanitaire de l’époque, Guy Hersant continue de cheminer dans le temps sans cesser d’en interroger l’horloge commune. La quête-moisson de Guy Hersant continue aujourd’hui, en rubrique propre.

Chronique des jours/n°12, 31 mai

Une Pentecôte

Diptyque photographique Lise ©

L'Ascension passée, survient à présent une nouvelle étape biblique de montagnes russes idéales, les langues de feu sont dans 
les têtes entrainant les corps à danser en pentes et côtes dans les étourdissements délivrés, retrouvés.
Fougerolles-du-Plessis est un bourg remarquable en premier par ses trois ou quatre belles maisons de maître héritées d'une époque faste 
d' Ouvriers travaillant en nombre et en peine à extraire le minerai de fer, or d'alors dans les marches de Normandie et de Bretagne.
Une fontaine ostentatoire, datant probablement de cet "âge de fer", est située face à la mairie aux abords d'un parc municipal odorant de roses par endroits et qui jouit d'un mini-golf rustique aux allures désoeuvrées. La place de l'église porte le nom de l'artiste et navigateur natif, aquarelliste et peintre délicat de voiliers précis, de ports lumineux remplis de mâts, de côtes et marines,  Marin Marie*, donc.
Dans le bourg, l'agence locale du Crédit Agricole énumère réalités et désirs essentiels qu'il convient de satisfaire. Le pharmacien saura adoucir les douleurs de l'âge. 
Au fronton de l'immeuble et sur la vitrine, la boulangerie annonce son titre:  Champion de France de la meilleure brioche. C'est indiscutablement vrai pour la feuilletée.
Sur la route du retour Eugène Boudin** fait signe avec ses bonnes vaches normandes.

Diptyque photographique Guy Hersant ©
 * Marin Marie (1901-1985)
** Eugène Boudin (1824-1898) né à Honfleur, précurseur de l'impressionnisme, peintre de paysages et de marines, les représentations de vaches sont une part tardive de son oeuvre, on peut en voir d'assez nombreux tableaux au musée du Havre.

Chronique des jours/n°11, 14 mai

 La mort en ce jardin *

 Diptyque photographique Guy Hersant ©

C'est le renard, probablement, qui a attrapé la tourterelle ou le ramier ne laissant à l'herbe que les plumes.
Dans un jour suivant, vers la fin d'après-midi, j'ai découvert le faon couché dans le bord du chemin qui mène au bois situé non loin de la maison. C'est lui, sans doute, ce faon que j'avais aperçu avec la biche, sa mère certainement, le dimanche précédent, et fuyant à mon approche dans ce bois dont on ignore encore le nom.

Là, il gît au pied du talus, son corps est intact, sans aucune blessure, son poil est lisse, ses yeux sont ouverts, ce petit est beau, il est mort il y a peu, son cou est tendu vers le bois.

Des mouches sont à l'oeuvre, autour de sa tête, de grosses mouches noires, un noir laqué de reflets verts.

Les jours sont clairs et chauds depuis tant de matins, le champ fait bien deux hectares qui jouxte le chemin du bois, s'offre en pente douce vers la route, éclatant dans son habit de prairie en jachère touffue des repousses de luzerne, des pissenlits tendres et de cent mille fleurs tremblantes. Le printemps n'est pas regardant cette année.

Le bois est sombre et étroit, Faon, si vif et gourmand de sa jeunesse aura trompé l'attention de sa mère, il veut exercer ses pattes neuves et fines dans l'étendue de la prairie, il y court déjà et saute, libre comme l'air, vite, vite aux herbes piquantes et grasses, vite à l'ivresse de la fête ensoleillée. A ce ravissement de conte, il ne craint pas le loup puisque le loup n'est pas d'ici.

Il y a plus d'une quinzaine de jours, une machine attachée au tracteur du fermier a déployé ses ailes et répandu avec méthode sur tout le champ un nuage ras et blanchâtre comme un lait. Cela n'a pris que quelques heures­.

Insouciant des ruses des hommes ou des appâts sombres de la nature, le faon aura trop brouté ou son souffle se sera blessé dans ces herbes rendues mauvaises, ou bien c'est une seule autre mangée, poussant dans le bois, naturelle donc, nocive et sournoise aussi et dont la mère ne l'avait pas mis en garde, ou il n'aura pas écouté. On ne sait pas.

La biche l'a trouvé, son petit, elle a baissé la tête pour le sentir et le toucher.

Avec la nuit c'est le renard qui est venu.                                                                                                                                                                                               

*  titre du film de Luis Bunuel de 1956

Pour découvrir ou revoir le travail de Guy Hersant : guy-hersant.com

Chronique des jours /n°10, 10 mai

Au pré, diptyque photographique Guy Hersant©

Pour découvrir ou revoir le travail de Guy Hersant : guy-hersant.com

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