Dé-sol-ation

La Grèce, les réfugiés. A l'intersection de ces deux mondes, Marie-Christine Navarro, documentariste et essayiste, fait carnet de ses rencontres avec des réfugiés. Un an de voix mêlées, entre 2016 et 2017, au rythme de deux semaines par mois. Une fresque poignante, politique et poétique.

Cet été là, en juin 2016, comme chaque année depuis plus de vingt ans, l'auteure se rend en Grèce, pays qu'elle considère comme sa seconde patrie. Mais quand elle voit dans le quartier d'Exarchia où elle séjourne toujours à Athènes, quartier des révoltes estudiantines et des artistes, les exilés errants par dizaines, les familles entières dans les rues, sur les bancs, jusqu'à la place Victoria en remontant vers le nord de la ville, cela lui paraît soudain une évidence. Elle ne peut tout simplement pas aller dans les îles se baigner et fermer les yeux.

Et c'est ainsi qu'elle partit à l'aventure, sans contact ou presque, pour écrire ce carnet de voyage pas comme les autres. Le livre s'imposa à elle sans qu'elle n'y pût rien. Elle ne savait pas encore quelles rencontres bouleversantes elle allait faire et combien elles auraient un impact sur sa propre vie. 

Elle savait seulement qu'une  telle démarche se devait d’être exempte de tout voyeurisme comme d’une simple empathie.  Elle n'écrirait pas SUR les réfugiés, mais AVEC eux, mêlant sa propre voix à la leur. Et c'est ce qui fait tout le prix et l'originalité de ce livre.

Auteure de récits, d'essais et documentariste sonore (notamment à France Culture), elle a donc usé de ces deux approches pour écrire un livre polyphonique, politique et poétique, alternant ses propres réflexions –  où affleure parfois l’intime de la fille de lointains exilés espagnols au Maroc et en Algérie, de la femme qui a trouvé en Grèce, où elle a vécu, une terre d’accueil et d’amour – et les témoignages de celles et ceux qu'elle a croisé.e.s sur sa route à Athènes et à Lesbos. Ainsi des exilés, des militants associatifs, des responsables de camps, des prêtres, des médecins, des infirmières, de simples volontaires venus de toute l'Europe, prennent la parole, racontent leur douloureux périple, leurs rêves d'une vie meilleure, dénoncent l'aveuglement d'une Europe de plus en plus repliée sur elle-même.

Elle fait aussi percevoir la générosité du peuple grec, de la société civile, en dépit de la situation catastrophique dans laquelle ils vivent, à travers de multiples initiatives qui apportent aide et répit à des centaines d'exilés. Les tentatives des uns pour adoucir la vie des réfugiés, les seconder dans leurs démarches administratives sans fin, leur demande d'asile, la scolarisation des enfants, l'apprentissage de la langue grecque, l'accompagnement des mineurs enfermés dans le camp de Moria à Lesbos se heurtent à l’indifférence ou la mauvaise volonté des autres. À cet égard, le City Plaza à Athènes, squat aujourd'hui disparu, le camp ouvert et cogéré entre Grecs et réfugiés de Pikpa à Lesbos, demeurent des exemples phare de l'initiative citoyenne de celles et ceux qui crurent au formidable espoir suscité par Syriza, bien déçu depuis.

Ce récit compose une fresque poignante, bien loin des habituels articles de presse écrits après quelques heures passées dans une île. Les réfugiés afghans, irakiens, syriens, congolais, algériens ...forment un choeur d’êtres humains dont chaque histoire, quand ils acceptent de se raconter, est un coup de poignard dans le coeur et la conscience, un morceau infime d'un gigantesque puzzle dont ils sont les dépositaires.

Ce Carnet de voyage, qui nous révèle à nous mêmes, révèle aussi dans un même mouvement la douleur d’êtres humains qui n’ont plus ni passé ni avenir, juste un présent chaotique. Des mots reviennent souvent, qui disent tout. Il y a ceux de Marie-Christine Navarro et des aidants : effroi, arbitraire, effondrement, sidération ; ceux des réfugiés : incertitude, désespoir, inconnu, attente, interminable attente ; ceux liés à leur traitement par les autorités : confusion, ordres et contre ordres, improvisation versus contrôle. Il y a le vocabulaire officiel qui tue, il y a les mots usés comme solidarité, devenus vides de sens à force d’être dévoyés, auquel certains préfèrent celui de fraternité, il y a la « maladie de la compassion » des aidants épuisés à force de veilles. Mais il y a aussi des rencontres magnifiques, tel ce jésuite lumineux et lucide, ce vieil algérien miraculeusement rescapé d'un naufrage au large de Lesbos, cette femme syrienne psychologue et sa fille ingénieure, ce jeune syrien auteur de dessins animés, désespéré de n’avoir pu sauver de la noyade le jeune enfant avec qui il avait joué la veille en attendant les passeurs, ce couple d’Erythréens qui font le pain ensemble dans le petit camp de Pipka…

Ce périple constitue enfin, contre toute attente, une célébration. Célébration, par son écriture poétique, de la lumière grecque si prégnante, de la mer d’une beauté cruelle et  omniprésente, de l'humanité capable d'odyssées insensées pour sauver sa vie, celle des autres et ses lambeaux de rêves. Malgré les passeurs à la fois victimes et oppresseurs et l'indifférence assourdissante de ce qu'on appelle les grandes puissances.

 

DÉ-SOL-ATION de Marie-Christine Navarro, Éditions Petra - 438 pages – 25 €

 

 

 

 

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