Chronique d'un passage

Ne cachons pas au nouveau lecteur que GLOBAlmagazine est un compagnon de la première heure d’Histoires de passages . La même liberté, la même curiosité, le même goût pour ce qui dérange, questionne, apostrophe, animent la rédaction de notre journal et la conduite d’Histoires de passages par ses fondateurs. Nous travaillons sur la matière vivante du fait humain, Histoires de passages sur ses expressions artistiques. S’il existait – on en doute – quelque esprit chagrin dans notre lectorat, écartons la méprise d’un conflit d’intérêt entre notre mission journalistique et le festival argentacois : soyons clairs, ce n’est pas un conflit c’est une convergence d’intérêts ! Intérêts au partage de la culture, intérêts à l’échange et la réflexion, intérêts à prendre du plaisir ! Intérêts communs pour le bien commun.  Enfin, rappelons que la CoopCultu du journal - espace unique dans la presse française où peuvent s’annoncer toutes les initiatives culturelles (de l’acte poétique au collectif de monnaie alternative) - a été créé et est toujours animé par Laurent Gervereau, cofondateur d’Histoires de passages. Ce dernier a élu domicile en forêt de Xaintrie, près d’Argentat ; il a su convaincre les élus locaux de renouer avec la sociabilité dont la société rurale pouvait s’enorgueillir jusqu’à sa destruction par le consumérisme, la télévision et la société de loisirs. Cette sociabilité s’exprime par l’accueil des artistes chez l’habitant ; par le bénévolat qui permet d’offrir des moments d’exception dans la gratuité totale d’Histoires de passages ; par la participation des habitants à l’expression artistiques et aux débats. Il n’est pas une intervention d’ « intellectuel national » qui ne soit confrontée au point de vue corrézien d’un paysan, d’un professeur, d’un employé de bureau, d’un élu. Histoires de Passages est un exemple de vrai grand débat national, sans tabou, sans production de réponses fléchées, sans cadre directif autre que la nature de la question du jour. Un vrai bol d’air.

Ce réveil des gènes endormis dans l’hospitalité agricole et rurale, réveil du goût pour les mots des autres et l’envie de faire résonner/raisonner les siens à d’autres tympans est essentiel. Sans la régénération de cet enracinement propre à la ruralité il n’y aurait pas de Passages donc pas d’Histoires. Intuitivement, les Corréziens le sentent. Ils viennent curieux, s’épanouissent à un concert,peuvent être surpris par un geste artistique, agacés par un ego, ahuris par une œuvre dont ils se demandent, très discrètement, si l’on paie son créateur en ce but, parfois moqueur mais avec retenue, spectateur mais avec point de vue, bref, jamais indifférent. Même les cyniques de nature ne sortent pas intacts d’être passés par ces Histoires.

Notre pin quotidien

Neuville (11 km à l’ouest d’Argentat). L’ombre bienvenue de la forêt, au terme d’une petite marche digestive de l’ordre du kilomètre, accompagné par les bruyères en fleurs et les fougères de belle tenue, pour écouter Didier Constant parler savamment des arbres et de la faune, avec la constance d’un forestier de l’Office national. Une bonne cinquantaine de personnes se sont assises sur l’herbe et les aiguilles de pins ou, debout, se sont adossées aux troncs. La chaleur libère des fragrances végétales, le soleil joue à tacheter le sous-bois, des photographies, pendues comme du linge au jardin, fleurissent en guirlande incongrue le cercle de l’assistance. Du papier sensible relie les arbres, quelle ironie ! Attentif, le public écoute un exposé clair et concis de la problématique forestière sous l’empire du réchauffement climatique et des espèces invasives. Les derniers mots du sylviculteur prononcés, on perçoit l’envie générale de s’attarder dans la tiédeur forestière. L’effet clairière d’été.

C’est le moment choisi par Le Baleinié  pour se glisser dans le paysage. Le nom du groupe est aussi celui d’un livre et cache un trio de comédiens Jean-Claude Leguay, Christine Murillo et Grégoire Oestermann. On leur doit le savoureux Dictionnaire des tracas dans lequel vont puiser de quoi nous esbaudir avec verve, élégance et autodérision. Ils troussent la langue de belle manière. Sous nos yeux et dans la vibration euphorique de nos osselets, elle enfante des mots dont l’entendement transcende l’idiome. Le propos est un miroir de nos défaites et démissions de langages : s’y reflètent nos « j’ai toujours eu envie de dire ça sans oser le faire ». De l’avis unanime, Le Baleinié nous aurions bien feuilleté le tome 2.

L’après-midi se poursuit au bord d’un étang, avec le débat majeur de ce festival, « changer les campagnes pour changer les ville » . On s’y réjouit de ce que la jeunesse veut encore changer le monde.

Héros du jour

Vendredi soir. La mise en musique de poèmes de Marcelle Delpastre par l’accordéoniste Marie-Laure Fraysse se termine pendant que le peintre et sculpteur argentin Ricardo Mosner, dont l’exposition est inaugurée le lendemain, les peintres Speedy Graphito et Lady M en visite amicale, rencontrent un de leurs admirables ainés, le peintre islandais Erró, cofondateur de la figuration narrative. La rencontre s’immortalise en deux photographies.

 

Vendredi soir, dîner dans la cour de la mairie de Neuville (192 habitants). Le maire, Albert Moisson, a charcuté le cochon : jambon sec parfumé et goûteux, pâté de tête somptueux, rôti de porc dans la même veine, cantal et au dessert une composition pâtissière, œuvre spontanée des bénévoles de service, pour fêter l’anniversaire du peintre Erró qui annonce quatre-vingt sept printemps et a inauguré le matin même, la fresque créée pour Histoires de passages. Pour célébrer l’événement, le peintre et graphiste islandais distribue des cadeaux à l’assistance ! Il offre 50 tirages numérotés d’une de ses œuvres pour les premiers arrivés et pour les autres entreprend de découper une de ses toiles en carrés qu’il dédicace sur place. Découpage au cutter avec l’aide de Speedy Graphito.

  

La nuit est tombée pendant les discussions autour de la grande tablée. Après avoir siroté un verre de poire, nous sommes conviés à vivre un interdit : pêcher de nuit. Une petite marche où la fonction torche des smartphones prouve son utilité et nous débouchons sur le bord d’un petit étang. Concert de grenouilles et vol d’un rapace. Un homme en tenue de pêcheur à la mouche, Philippe Marchegay, attend la mise en place des spectateurs autour de la pièce d’eau en préparant son matériel. Pas de mouche au bout de la ligne, pas de leurre, pas d’hameçon. C’est juste une démonstration avec un fil fluorescent. La loi est sauve. L’artiste moucheur s’exécute : son fouet signe les étoiles peintes par d’autres forces sur le ciel noir qui domine l’événement. Surréaliste.

Archéologie en vinyle

 

Argentat, samedi matin. Les parasols du café Le Provençal abritent de l’averse. Pour beaucoup des têtes chenues du festival, Serge Loupien avait disparu avec leurs souvenirs de nuits - chaudes, fauves, à haut degré d’ingestions de tous genres - du Libération des années 80. Blanchis, bedonnants, un voile nostalgique sous les verres correctifs d’une presbytie des plus normales, ils se remémorent leur jeunesse d’excès… devant un Loupien à peine vieilli, attablé à la terrasse du bistrot face à un tourne-disque. Le bougre a amené une petite sélection de sa grande collection de vinyle et offre un moment d’anthologie rock, pop et free jazz underground, ponctué par le rappel des  contextes politique et culturel. François Tusq, Triangle, Colette Magny, Mel Noise, Gong, Magma, Squizo, Brigitte Fontaine et Jacques Higelin, Alfred Panou ont concentré 20 ans de contestation de l’ordre musical et social. Un concert clôturé par des chansons détournées par Jacques Leglou pour un album titré « Pour en finir avec le travail/ chansons du prolétariat révolutionnaire ». Un délicieux moment d’archéologie.

Les échos du free jazz contemporain des Black Panthers encore dans les oreilles, nous suivons Laurent Gervereau pour rendre hommage à Claude Baillargeon. Le célèbre affichiste (1949-2016) va donner tout l’été son nom à l’avenue Pasteur, axe principal du bourg. L’heure est venue, d’honorer mon traditionnel rendez-vous avec la salade de foie gras et le bordeaux servis par Brigitte et Bruno à la terrasse de La Brasserie de la Dordogne. Rapport qualité prix toujours aussi compétitif.

Miracle à Rilhac-Xaintrie

 

Moment d’exception dont personne ne sait s’il le reverra de son vivant : Laurent Gervereau a prononcé un discours –jusque là rien de plus normal -  sur le handicap (son éclectisme de passeur) depuis le parvis de l’église de Rilhac-Xaintrie (28 km à l'Est d'Argentat) ! Là, force est de s’interroger sur le mystérieux handicap dont il est atteint pour discourir d’une chaire qui est bien éloignée de ses habitudes cultuelles (il vénère la déesse Image mais aucun dieu chrétien, ni monothéiste connu, NDLR). Laurence Dumas, mairesse du village (304 habitants) enchaîne en proposant à l’assemblée de se mettre laïquement au frais dans la nef, pour recueillir ses mots d’accueil et céder la parole à Thierry Tible, directeur du Foyer occupationnel des trois chênes (accueil d’adultes handicapés mentaux) installé sur la commune. Ce dernier résume que l’exposition  « Voir / Ne pas voir les handicaps » présentée dans l’église est le fruit d’un partenariat avec la Maison John et Eugénie Bost située plus en aval  dans la vallée de la Dordogne, à La Force. Et que le dîner de ce soir sera réalisé et servi par les pensionnaires de son établissement.

Rilhac-Xaintrie est un village en réveil. Laurence Dumas se réjouit de l’installation d’un boulanger, de l’activité d’un restaurant ouvrier, du foyer des Trois chênes et de la fromagerie Duroux. La visite de cette dernière se limite à un tour extérieur avec le propriétaire, l’intérieur étant moins protégé par le secret de fabrication du cantal que par la crainte des bactéries étrangères hébergées par les visiteurs. Pas question mettre en péril les 35 emplois.

La transhumance de cette fin d’après-midi nous mène au château du village. Joliment restauré. Ses propriétaires ont prêté le lieu au festival pour une performance du plasticien Joël Auxenfants et quatre acolytes, sur la haie. 150 personnes applaudissent à une mise en gestes, mots, photos et improvisations esquissant la problématique du bocage, le rôle de l’arbre, l’importance de relier les biotopes. La lisière ou /et la frontière ? Les fonctions écologiques et techniques de la haie agricole versus l’inutilité de la haie basse mono-espèce ou haute de thuyas ne servant qu’à délimiter une propriété. Le réseau ou l’isolat ? Une haie seule, isolée ne fait pas écosystème. Elle déploie ses vertus en réseau maillant le pays de corridors écologiques. La lisière où tout s’échange, la nourriture, le gite, l’ombre, la lumière, les parfums, les gènes… Le réseau qui fait d’une haie une forêt en longueur faisant le tour de la Terre… le bocage prend parfois un air de marc de café où se lit la destinée humaine.

  Reportage photographique Paol Gorneg/Skeudennou ©️

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