La route du lin

Les lectrices et lecteurs de GLOBAlmagazine connaissent bien Michel Monteaux, ou pour le moins son talent de diriger le service photo du journal. Son dernier travail en date l'a mené sur la Route du lin, des champs picards aux usines de Shangaï. A rebours de la route de la soie. La France est le premier producteur-exportateur de lin du monde. Une performance discrète des liniculteurs picards et normands qui ont remis cette culture ancestrale au goût de leurs jours. Le travail de Michel (photographies et vidéos) est exposé depuis samedi à l'abbaye de Saint-Riquier (Somme). Un pur bonheur.

Il était une fois Michel Monteaux, photographe de son état. Au hasard de ses pérégrinations, il rencontra un champ de lin. Nous étions début juillet, à cent jours des semis, époque que tout liniculteur connait pour être celle de l’éclosion des cinq pétales de la fleur de lin. Cette dernière a la qualité d’éclairer un champ de manière singulière, même et surtout sous un ciel tourmenté, quand l’ombre le dispute à la transparence. La fleur émet alors une lumière extraordinaire, répétée à l’infini des milliers de corolles. Elles allument un incendie froid, bleu, qui plonge le paysage dans une étrangeté sans pareil. Un bleu indéfinissable bien plus complexe que son cousin Outremer ou son rival Klein. Un bleu parfois de Saxe mais pouvant tendre vers le majorelle ou virer lilas, lavande voire pervenche, selon la variété de lin et les conditions pédoclimatiques de sa croissance. Un bleu qui ajoute au vert des feuilles une part de mystère. Une part de bleu au vert. Un bleu sans nom. Alors que tous les autres bleus empruntent leur nomination aux pierres précieuses, aux fleurs, aux peintres, aux canards, à la Prusse, au ciel et à l’océan, le lin n’a point de qualificatif pour le sien. Il refuse d’en fixer l’état. Le lin a le bleu libertaire. Tout juste s’accorde-t-il la nomination d’un gris. Gris de lin. Un paradoxe de la modestie quand on possède une telle palette d’azurs.

L'expo qui embarque

Piqué au bleu, subjugué par la lumière linesque, Michel Monteaux se retrouva ainsi sur La route du lin. Happé par la plante et le petit cercle de femmes et d’hommes qui la servent, toujours amoureusement. Du paysan au créateur de mode en passant par les fileurs et les tisseurs. Un itinéraire de 43 000 kilomètres qui de Picardie, où le lin est cultivé, rouit et teillé, mène en Chine où il est filé et tissé, puis en Europe où, devenu « lumière de Lune tissée » - comme le nommait les Egyptiens 3000 ans avant notre ère – l’étoffe est livrée aux couturiers, décorateurs, tapissiers et artistes. Le photographe nous embarque, dans tous les sens du terme, dans le voyage au long cours de son enquête au bout de la fibre. Chaque image est une émotion enchâssée dans la rigueur qui la contient à l’essentiel de ce que veut partager le photographe. Un travail économe en effets, sobre, abouti. Un voyage en beauté chez la plante, sur les gestes de travail aussi précis que délicats, dans les regards brillants à la seule évocation du lin, au plus profond des silences pudiques où l’on devine le trouble que fait naître le lin au cœur des êtres humains. On quitte l’exposition réchauffé par le bonheur de voir tant de labeur, tant d’accord entre cultures humaines, tant de sourires engendrés par la seule grâce d’une petite fleur bleue et de sa douce capacité à nous froisser sensuellement la chemise.  Quand à savoir d’où vient le bleu lavé des yeux de Michel Monteaux, le lin en garde le secret.

 

La route du lin, du 2 avril au 16 juillet 2017, abbaye royale de Saint Riquier (80135), dans la baie de Somme - Photographies de Michel Monteaux, partageant le lieu avec les compressions métamorphiques vidéographiées de Jacques Perconte et une cartographie mouvante de Nathalie Plet.

Horaires: du mardi au dimanche de 14h à 19h
Tarif: 4€

Tarif réduit: 3€

Tél: 03 22 999 625

 

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