Michelin, l'arbre qui gâche la forêt

18 millions d'hectares de forêt ont disparu en 2014 (source Global Forest Watch). Depuis 1990, ce sont 129 millions d'hectares forestiers qui ont disparu (source FAO). Aujourd’hui, la déforestation touche principalement le bassin amazonien, l’Asie du Sud-Est, notamment l’Indonésie, l’Afrique centrale et le Canada. Elle a pour causes : l’agriculture intensive, la surexploitation des massifs forestiers, la monoculture d’arbres à croissance rapide, l'exploration et l'exploitation pétrolière et l’urbanisation. Dans son livre, Les Saboteurs du Climat (Le Seuil, novembre 2015), Nicolas de La Casinière consacre un chapitre à l’activité forestière de Michelin en Indonésie. Bonnes intentions, affichage et réalité de l’activité du « géant du pneu ». Nous en faisons la retranscription fidèle ci-dessous.

Quand on vit du caoutchouc, il faut savoir rebondir. Bibendum a compris que les plantations d'hévéas ont un sérieux problème d'image. Les « arbres qui pleurent », dont est extrait le latex, sont trop associés à la déforestation de forêts primaires. Michelin a donc trouvé un moyen de poursuivre ses affaires en se parant d'un costume à la mode, donc « éco-responsable ».

Le discours du géant du pneumatique est gonflé d'un productivisme appuyé sur la demande de consommateurs à satisfaire. Numéro deux mondial, derrière le Japonais Bridgestone et devant Goodyear, Continental et Pirelli, Michelin  assure 15% de la production mondiale. Il faut donc toujours plus de surfaces de plantations, plus de matières premières, latex et pétrole, pour habiller les roues de camions et de voitures : « L’industrie du pneu consomme 70% du caoutchouc naturel produit dans le monde. Ses qualités le rendent irremplaçable dans de nombreuses applications. La demande croît et le marché est soumis à de fortes fluctuations de prix. Michelin agit pour en faire le meilleur usage et développer la production, en augmentant la productivité des plantations. Le groupe encourage le développement d’une hévéaculture durable tout au long de la chaîne de valeur- » explique la firme sur son site.

Pas question de freiner des quatre roues : la consommation d'automobiles a dopé la demande mondiale en pneus. Les 68 usines Michelin, réparties dans 17 pays,  ont produit 178 millions de pneus en 2014.  Et, du coup, l'augmentation considérable des surfaces d'hévéas rogne les espaces disponibles, surtout des hectares de forêt primaire à abattre. Michelin achète plus à des fournisseurs qu'il ne produit lui-même de caoutchouc. Les grands perdants sont la biodiversité, les sols – dévastés –, les ressources en eau – raréfiées –, les populations – privées de leurs espaces de vie ;  au bout du compte on ne peut que constater une expansion délibérée des émissions de gaz à effet de serre par la déforestation. On a pourtant bien besoin de ces puissants puits à carbone que sont les forêts, pour freiner le réchauffement. À l'inverse, les détruire, c'est larguer encore plus de CO2, en contribuant sciemment à l'échauffement planétaire.

C’est ce que fait précisément Michelin depuis des années pour alimenter ses marques Michelin, BFGoodrich, Kleber, Uniroyal, Siamtyre, Kormoran, Tigar, Ryken, Warrior, Taurus, en réalisant des pneus composés à 40% de latex naturel, le reste étant formé de latex issu du pétrole. Le pneu est un véritable concentré carboné, conjuguant les effets néfastes des plantations d'hévéas et du pétrole pour servir comme produit consommable de l'automobile et du transport routier. Deux secteurs eux-mêmes gros consommateurs d'hydrocarbures.

Reforesta quoi ?

En 2007, l'ONG World Rainforst Movement rapporte que Michelin a ouvert au bulldozer quelques 3 500 hectares de plantations d'hévéas dans la réserve forestière d'Iguobazuwa au Nigeria, détruisant au passage les cultures vivrières des communautés vivant dans l'enceinte de la réserve.

Ce ravage des forêts lié à la production à la source commence à ne plus être très supportable, même loin, même en Indonésie, le pays crédité du taux de déforestation le plus élevé de la planète. En mai 2015, Michelin a donc promis de replanter dans les îles indonésiennes de Sumatra et Bornéo, pour compenser. Budget : 49 millions d'euros, soit 0,2% de son chiffre d'affaires. Une bonne action placée sous l'égide de WWF, l'ONG au panda, via un programme « zéro déforestation », qui prévoit la « reforestation de trois concessions d’une surface totale de 88 000 hectares ravagée par une déforestation incontrôlée ». En lisant reforestation, on pense, a priori, recréation d'une forêt, même si elle ne sera pas primaire... En fait, la moitié des parcelles sera replantée pour « recréer un environnement naturel, créer des cultures vivrières pour la population locale, et réimplanter d’autres espèces végétales endémiques. » Et l'autre moitié ? Tout en hévéas. C'est ce qu'on appelle soigner le mal par le mal. Planter de l'hévéa pour contrecarrer les dégâts de l'hévéa... Des arbres qui, dans vingt-cinq ans, seront bons à arracher, laissant un sol lessivé.

« Il n’y a pas de grande surprise dans une telle annonce, puisque la moitié sera plantée en hévéas, ce qui intéresse directement Michelin. L’autre moitié du projet est “à vocation sociale écologique”, dans le but de rendre le projet plus acceptable localement et “vendable” sur la scène internationale. C'est un peu de l’écoblanchiment », commente Alain Karsenty, spécialiste des politiques publiques sur les forêts, économiste au Cirad, le Centre de Coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

WWF et l’arbre qui cache la déforestation

Pour ces plantations, Michelin s’est associé à Barito Pacific Timber, renommé Barito Pacific en 2007, une société basée à Jakarta investie dans l'industrie du bois, la pétrochimie, l'immobilier de bureaux, ainsi que dans les plantations de palmiers à huile, qui ont aussi mauvaise réputation que les hévéas quant au recul de la forêt – les mines de charbon ayant aussi contribué à ratiboiser Bornéo et Sumatra. Barito Pacific a déjà été ciblé par des pétitions pour tenter d'arrêter sa destruction de forêts, notamment de l'écosystème de Bukit Tigapuluh.

Si les dirigeants de WWF se félicitent de ce « projet pilote » présenté comme modèle pour la filière du caoutchouc, le rôle de WWF est pour le moins curieux. En 2001, l'ONG a commandité une étude sur les liens entre les banques européennes et la déforestation provoquée par les industries de l'huile de palme et de la pâte à papier. Actif dans les deux secteurs, Barito Pacific y est doublement épinglé.

Replanter donne une impression de bonne foi, de réparation dans la durée, sans s’appesantir sur les dizaines d’années nécessaires pour qu’un arbre pousse et puisse stocker la même quantité de carbone que ce qu’émet un vol d’avion en quelques heures. Si le meilleur arbre est celui qu'on n'abat pas, cette évidence n'est pas bonne pour les pneus.

La stratégie Michelin est au désengagement de cultures en direct. Mais pas à la réduction des tonnages en hévéas. Le groupe annonce ne posséder en propre que 2 000 ha de plantations d'hévéas, à Bahia au Brésil, mais détient 21% du capital de la multinationale française SIPH, Société internationale de plantations d'hévéas, qui aligne 56 116 hectares en Côte-d'Ivoire, mais aussi au Ghana, au Nigeria. L'ONG Agronomes et Vétérinaires sans frontières a fait un autre calcul : les 21 000 hectares d'hévéas dont Michelin disposerait au Brésil et au Nigeria ne fourniraient que 2% de ses besoins en caoutchouc, besoins qui absorberaient quand même un dixième de la production mondiale. Même irréprochables, les quelques hectares replantés avec WWF en Indonésie ne représentent qu'une partie infinitésimale de la consommation de latex du géant mondial. Se fournir sur un marché mondial sans maîtriser les conditions de production, voilà la stratégie. Externaliser le risque, en somme.

Dégâts en chaîne

La forte demande de caoutchouc naturel pour l'industrie du pneu menace des zones d'Asie du Sud-Est et du sud ouest de la Chine. Le pneu s'ajoute aux ennemis de la forêt connus, l'huile de palme et la pâte à papier. Réalisée en novembre 2013 par l'Université de Maryland, une comparaison des photographies satellite a établi qu'en douze ans, le Cambodge a perdu 7,1 % de son couvert forestier, le gouvernement vendant même des concessions à des compagnies privées dans l'enceinte de parc nationaux et de sanctuaires de vie sauvage.

Une étude plus récente de l'université d'East Anglia démontre que la prolifération des plantations d'hévéas a déjà empiété sur des parcs protégés, zones de conservation de la biodiversité : « Près de 70% des 75 000 hectares du sanctuaire de vie sauvage de Snoul, au Cambodge, ont été défrichés au profit de plantations de caoutchouc entre 2009 et 2013 ». Des espèces protégés, gibbons, macaques, ibis sont mises en danger par la destruction de leurs milieux naturels. Fertilisants et pesticides aspergés sur les arbres à caoutchouc ne sont pas non plus des cadeaux : « Au Laos, les habitants ont relevé d'importants déclins des poissons, crabes, crevettes, tortues et de la végétation des bords de cours d'eau. Dans le district de Xishuangbanna, en Chine, l'eau des puits a été contaminée » selon le rapport de l'Unversité d'Esta Anglia. L'étude pointe les abus de langage, quand du caoutchouc est labellisé « éco-friendly » (ami de l’environnement) et présenté comme alternative à la pétrochimie.

Dans les zones de déforestation, l'hévéa sert même de substitut au palmier à huile, dont la certification « culture soutenable », sans laquelle l'huile de palme devient invendable sur certains marchés, est soumise à plus de contrôles. Les dix dernières années, l'expansion a absorbé deux millions d'hectares, convertis à la monoculture de l'hévéa. D'ici 2024, la demande anticipée par l'industrie pourrait manger près de 8,5 millions de nouveaux hectares, soit un « impact catastrophique » sur des espèces protégées et des écosystèmes rares. Les chercheurs britanniques « demandent avec urgence aux fabricants comme Goodyear et Michelin de lancer des initiatives pour un développement soutenable », l'industrie du pneu consommant 70% de tout le caoutchouc naturel.

Crédits carbone à bas prix

Hors d'Indonésie, Michelin mène d'autres efforts pour reverdir son feuillage, investissant en 2014 cinq millions d’euros dans le fonds d'investissement Livelihoods. Le retour sur l'investissement vise un peu l'image, beaucoup les crédits carbone. En soutenant deux projets, restauration de forêts de mangroves au Sénégal et plantation d'arbres fruitiers en Inde, Michelin récolte un crédit carbone équivalent à 18 700 tonnes de CO2 évités. La communication maison se permet de souligner que ces crédits de CO2 « compensent très largement les émissions du Michelin Challenge Bibendum, estimées à 8 500 tonnes de CO2, trajets aériens, hôtellerie et rallye compris ». Ce Challenge Bibendum est une vitrine mondiale de l'automobile baptisée « sommet de la mobilité durable », accueillie aux États-Unis, au Japon, en Chine, en Allemagne où s'exposent des véhicules dernier cri, gagnant quelques grammes de CO2 au kilomètre parcouru, ou dotés de gadgets, « assistance à la conduite, suivi de bande blanche, conduite automatique dans les embouteillages ».

La comparaison entre les crédits carbone achetés par Michelin et l'impact de ce raout de décideurs oublie l'essentiel : l'impact carbone du groupe lui-même. Les 8 500 tonnes de carbone ne représentent que 0,2% des émissions carbone affichées par la marque au Bibendum, si on retient le chiffre de 3,7 millions de tonnes de CO2 émises par an, discrètement mentionné sur une petite ligne d'un tableau dans les 96 pages du rapport annuel. Mais ce chiffre paraît un peu mensonger.  Car Michelin explique aussi que « la production ne représente que 6 à 10 % de l’empreinte des pneus sur l’environnement, selon les analyses de cycle de vie ». Ce qui placerait l'estimation maison entre 36,8 et 61 millions de tonnes de CO2. Quel est le bon chiffre ? Tient-il compte des 26 000 billets d'avion (chiffre 2012) pour ses ingénieurs et dirigeants, des vols avec les deux Falcon 50 privés de la maison, des déplacements automobiles des collaborateurs dans le monde, de la logistique de livraisons des pneus des usines aux distributeurs ? Le système de calcul de l'empreinte carbone se réduit à l'activité des usines et centres de recherche, ne retenant que les dépenses en eau et énergie, les déchets des unités de fabrication, sans intégrer les méfaits sur les forêts tropicales ou le recyclage des pneus en fin de vie. Michelin n'a pas voulu répondre. Secret industriel ?

Label vert, bonne affaire

Le rapport 2014 arbore fièrement un trophée vert décerné par la finance, le Sustainability Award silver class, octroyé par le fonds zurichois d' « investissement responsable » Robeco SAM. Sur les 235 sociétés lauréates, Michelin, qui n'a obtenu qu'un deuxième prix, côtoie des compagnies pétrolières, charbonnières, des géants de la chimie, du BTP, du ciment, pas réputés pour être à l'avant-garde écolo. Candidat par candidat, le trophée analyse les coûts de revient, les revenus, et les risques du capital, intégrant le « management environnemental » à côté d'autres indicateurs de management et de performance : logistique, services financiers, santé et sécurité, ressources humaines, innovation. C'est comme ça qu'on décroche un label vert, dans les milieux financiers.

Dotée d'un budget de 10,4 millions d'euros (0,05 % du chiffre d'affaire du groupe), la fondation Michelin saupoudre des financements, par exemple en offrant les pneus des engins d’entretien et en restaurant des sentiers du Parc naturel de Yellowstone aux États-Unis. L’écoblanchiment  est une affaire qui roule. Ou une affaire tout court : « Le durcissement des normes d’émissions de CO2 valorise les technologies Michelin » indique le dernier rapport annuel.

La marque au Bibendum sait aussi jouer avec les mots. En lançant en 2008 sur le marché un pneu à faible résistance au roulement, dénommé « Energy Saver » et supposé économiser 4 g de CO2 tous les 100 kilomètres, Michelin s'est décerné le titre d' « inventeur du pneu vert ». Le tout dernier produit surfe sur les préoccupations du moment, dénommé « CrossClimate », garanti testé de - 30 à + 40°C, « le premier pneu capable de faire face aux aléas climatiques » dédié à des automobilistes qui « cherchent à rester hors de danger » et à « s'armer face aux changements climatiques inattendus ». La publicité montre une voiture équipée des roues dernier modèle, bravant les éléments déchaînés, slalomant entre de méchants géants furieux, figurant les événements climatiques extrêmes, orage noir furibard, colosse de glace, et golem de feu. Après avoir contribué à détruire de vrais écosystèmes, on peut très bien en créer de nouveaux, même virtuels.

Quand on lit dans son bilan annuel que « Michelin solutions construit un véritable écosystème avec des partenaires sélectionnés », il ne s'agit que d'un réseau de gestion informatique de flottes de camions. Les vrais écosystèmes, on laisse ça aux environnementalistes énervés. S'affirmer éco-responsable, c'est tout l’art de manier le langage.

 

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