Transition agroécologique
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L'ombre de l'industrie

« Vous aurez, selon les filières à décider des réorganisations profondes, des montées en qualité, des transformations pour aller vers plus de production bio ou d’agroécologie. » Emmanuel Macron, président de la République, Rungis, 11 octobre 2017

Le grand plan d’investissement (GPI) octroie 5 milliards à la transition agroécologique de l’agriculture. Dans les faits, l’argent public renforce le système productiviste industriel. Une fuite en avant qui aggrave la destruction écologique du pays, l’éloigne de ses ambitions de transition agricole et alimentaire et des engagements climatiques internationaux.  Nous partageons ici, une enquête réalisée pour le magazine REGAIN. 

Le 4 juillet 2017, lors de sa déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Édouard Philippe annonçait un « Grand Plan d’investissement » (GPI) de 57 milliards d’euros sur 5 ans, comme une « composante essentielle de la transformation du pays que nous voulons mener ». Au chapitre agricole de ce GPI, 1 milliard par an pendant 5 ans pour les « priorités transversales » que sont « l’agroécologie, le bien-être animal, l’indépendance de l’alimentation animale ».

Le chef d’orchestre désigné du GPI agricole est l’éleveur costarmoricain Olivier Allain (128 hectares, 400 bovins, et un poulailler industriel de 6000 pondeuses), vice-président à l’agriculture de la Région Bretagne. C’est aussi l’homme du programme agricole d’Emmanuel Macron, le coordonnateur des Etats généraux de l’alimentation, l’ancien président de la chambre d’agriculture des Côtes d’Armor, l’ancien président de la FDSEA de ce même département, le candidat LREM malheureux aux législatives de 2017, le candidat LREM tout aussi malheureux aux européennes. Enfin et ce n’est pas la moindre de ses tâches, il est le fidèle petit soldat qui veille sur la Région pour celui qui s’en estime le patron politique, Jean-Yves Le Drian, ci-devant ministre de l’Europe et des Affaires étrangères qui a dû céder les commandes bretonnes à Loïg Chesnais-Girard, resté socialiste.

L’exemple breton

La Bretagne, première région française pour les productions animales, malgré la réforme territoriale qui a fait de la Nouvelle Aquitaine une géante en surface agricole et la première en valeur de la production agricole (15%), devant … la Bretagne (12%), c’est dire son niveau d’industrialisation. L’agriculture bretonne est dominée par les filières d’élevage, en particulier l’élevage laitier et l’élevage hors-sol (porcs, volailles), et les cultures légumières de plein champ. Le haut niveau de concentration de l’élevage breton explique qu’il pèse 45% des émissions anthropiques régionales de gaz à effet de serre contre 14,5% au niveau mondial.

En 2018, les 32 157 fermes bretonnes représentaient 8,7 milliards d’euros de productions agricoles dont 69% issus des productions animales et se situaient au 3ème rang des régions françaises pour la surface légumière (36 600 ha). Tenant le débouché des productions agricoles, de grands groupes agroalimentaires, coopératifs ou privés, à rayonnement national et international, sont implantés avec de multiples usines de transformation dans le tissu économique régional, employant 63 813 personnes. Le chiffre d’affaires généré par l’agroalimentaire breton est d’environ 20 milliards d’euros dont plus de 40% provenant de l’industrie des viandes. La Bretagne est donc légitime dans le rôle de prototype de mise en oeuvre du GPI  sous la houlette de son ambassadeur du volet agricole, titre donné par l’Elysée à Olivier Allain.

Deux présidences alignées telles les étoiles…

Si l’on se réfère au discours prononcé par le président de la République, le 11 octobre 2017 à Rungis dans le cadre des États généraux de l’alimentation qui servirent de tremplin au lancement de ce GPI, « l’objectif, c’est de manière très pragmatique de pouvoir s’engager selon les filières soit à des restructurations, soit à des investissements productifs pour la montée en gamme, soit à des investissements pour permettre de pivoter les modèles productifs, soit vers des modèles de circuit court, soit vers des modèles de bio ». Les 5 milliards du GPI doivent donc servir à réorienter l’agriculture selon l’objectif fixé par le président de la République, c’est le rôle d’une politique publique. Ce principe de gouvernance puise dans la sagesse de quoi assurer et  défendre l’autosuffisance alimentaire des peuples et la qualité des productions.

Président socialiste d’une région, la Bretagne, qui a poussé à l’extrême le productivisme agricole, Loïg Chesnais-Girard, a bien compris l’enjeu et l’urgence à changer de modèle agricole. Dans une tribune publiée le 31 août 2018 dans Ouest France, il affichait pour la Bretagne l’ambition de «devenir la région du bien manger avec, comme clé du succès, une approche économique, sociale et écologique.La Région Bretagne sera avec celles et ceux qui oseront la transition écologique, la prise de risques et le jeu collectif.» L’année suivante, dans son rapport sur une éventuelle régionalisation de la Politique agricole commune, le Conseil régional expliquait sa démarche :« Face à l’urgence climatique qui risque de provoquer des dommages irréversibles aux ressources naturelles dont dépend l'agriculture, un changement de paradigme s’impose (…) Fondée sur une réflexion globale et systémique, l’agroécologie vise à utiliser au maximum les écosystèmes comme facteur de production en maintenant leurs capacités de renouvellement. Elle doit permettre à terme de limiter voire supprimer le recours aux produits phytosanitaires de synthèse, de préserver les ressources naturelles, de renforcer la biodiversité et de réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’agronomie est au centre des systèmes de production agroécologiques.»

Les deux présidences, Région et Nation, semblant en cohérence, dans de nombreuses fermes bretonnes on s’est mis à respirer un peu mieux. On allait enfin changer de cap ! Preuve en est le soutien de tous les syndicats au plaidoyer de Loïg Chesnais-Girard pour une régionalisation de la PAC auprès du Premier ministre. Pour une fois tout le monde semblait ramer dans le même sens pour sortir le paquebot agricole de la tempête productiviste où il prend eau de toutes parts et flirte avec la naufrage social, écologique, sociétal. Las ! C’était sans compter sur l’œuvre au noir du syndicat majoritaire qui en coulisse a habilement manœuvré pour que la manne publique renforce la production industrielle, avec la complicité active de Monsieur l’ambassadeur du volet agricole. En totale contradiction avec les ambitions officielles des deux présidents. L’ambassadeur aux commandes de la trahison de la parole publique.

Poulaillers géants

Le  20 décembre dernier, à l’heure où le pays s’enfonçait dans la trêve des confiseurs, la commission permanente du Conseil Régional a voté un « dispositif d’aide aux investissements en bâtiments neufs pour les volailles de chair de 2000 m2  maximum en lumière naturelle. » Une première fournée de 17 poulaillers se sont alors partagés 920 000 euros de subvention, soit 54 000 euros en moyenne, et une garantie d’emprunt de 200 000 euros en cas de faillite. Le scandale tient au type de bâtiment et à leur surface. La mention « lumière naturelle » n’est qu’un cache sexe de la production industrielle de poulets. Ce n’est pas parce que les poulaillers comportent des fenêtres que les conditions des animaux changent fondamentalement: on reste avec des densités de 25-30 poulets au m2, élevés en 29-45 jours, avec des aliments importés et des antibiotiques. Quant à la surface, en France, dans les pires poulaillers industriels, elle plafonnait jusqu’ici à 1500 m2 soit  37 500 à 45 000 poulets par bâtiment. Autoriser 500 m2 supplémentaires cela veut dire 15 000 poulets cloîtrés en plus. Certes,  le GPI régional limite le subventionnement à 5000 m2 mais en multipliant les raisons sociales, les plus gros élevages peuvent passer autant de fois qu’ils le veulent à la caisse. Par comparaison, un poulet « label » est élevé pendant au minimum 84 jours avec une concentration d’animaux d’au maximum 11/m2. Quant aux poulets « bio de plein air » ils s’épanouissent à 4/m2. Enfin, la différence d’âge d’abattage tient au fait qu’un poulet n’est adulte qu’à partir de 81 jours, âge des premières sécrétions hormonales qui lui confèrent son goût. Donc le petit poulet pas cher, c’est obligatoirement de la malbouffe et de la maltraitance animale. Où est passé le « bien magner breton » ?

Cynisme ou idiotie ?

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La décision de la Région est un appel d’air qui encourage les projets démesurés. Dans le seul Morbihan, à Langoëlan, ce sont deux bâtiments de 2200 m2 pour 120 000 poulets. À Néant sur Yvel, un poulailler va passer de 40 000 à 192 500 poulets sur 5 500 m2. À Plaudren, un éleveur annonce un quatrième bâtiment de 2 000 m2 pour porter la capacité de l’élevage de 106 200 à 178 800 poulets. Pour la porte parole de la Confédération paysanne de Morbihan, Morgan Ody, « l’objectif est d’avoir 350 000 m2 de production supplémentaire pour approvisionner le nouvel abattoir de Châteaulin afin d’exporter et maintenir le volume en Bretagne. Le tout avec 200 producteurs en moins dans les trois ans. » À la louche, cela représente 52 millions de poulets industriels en plus par an, soit plus de 150 000 tonnes d’émissions d’équivalent CO2, plus de dépendances aux importations de soja, plus de nitrates dans l’eau douce, plus de marées vertes, plus de pollution de l’air, plus de malbouffe. C’est ce que le Premier ministre appelle « embrasser avec enthousiasme l'incroyable défi que posent les grandes transitions ».

Green washing technique

Le même aveuglement préside au subventionnement des méthaniseurs. La méthanisation est le procédé qui consiste à produire du méthane par chauffage (38°), fermentation et brassage de matière organique. Méthane utilisable localement (chauffage, électricité) ou comme énergie de transport (automobiles à gaz). La dite matière organique provient des fumiers et lisiers agricoles, des déchets végétaux, des déchets des collectivités et des entreprises auxquels s’ajoutent les boues d’épuration.

En soi, un méthaniseur peut-être un bel outil de production locale d’énergie et peut contribuer à l’autonomie énergétique d’une ferme en polyculture élevage ou d’un hameau. Sauf que vue du GPI il n’est de bon méthaniseur que gros. Sous-entendu, il faut des exploitations en capacité de l’alimenter non seulement en déjections animales mais aussi en cultures telles le maïs, plus rentables transformées en méthane qu’en chair à volaille bas de gamme. On retrouve le même travers qu’avec les cultures pour faire des agrocarburants : ce sont autant de terres ôtées à la production de nourriture. Économiquement, grâce au prix subventionné de rachat du gaz, l’élevage devient un sous produit du méthaniseur, c’est déjà le cas avec des usines du type « 1000 vaches » : le gaz rapporte plus que le lait. Le méthaniseur n’est plus l’outil s’insérant dans un cercle vertueux mais l’outil qui formate l’agrandissement des exploitations agricoles qui le servent… La production de gaz vient ainsi sauver l’élevage hors-sol qui peut seul fournir le volume de déchets indispensables au bon fonctionnement de ces méthaniseurs agricoles d’une puissance de 500 à 1600 kW, alors qu’un méthaniseur de 150 kW suffit à une ferme de 150 vaches laitières. On notera que ce n’est pas le moindre des paradoxes que de reprocher aux bovins d’éructer du méthane au pouvoir de réchauffement 25 fois plus puissant que le dioxyde de carbone et de se précipiter pour en fabriquer en le rebaptisant « biogaz » paré de toutes les vertus.

Au pied de ces grosses usines à gaz, privées ou collectives, un silence gêné est entretenu sur leur coût carbone. Silence autour de la noria de camions pour alimenter ces installations, autour des fuites inévitables, autour des risques d’accidents graves libérant de grandes quantités de méthane dans l’atmosphère. Autre sujet d’inquiétude l’analyse des résidus de la méthanisation, les digestats. Ils sont annoncés, poing vert levé, comme remplaçant avantageusement les engrais de synthèse sans pour autant avoir d’analyse scientifique de ces résidus surtout quand la matière organique provient d’élevages industriels dont les déchet sont pleins d’éléments nocifs pour l’environnement et la santé (pesticides, OGM, anitbiotiques, nanoéléments…). Mystère de l’impact des boues d’épuration –  chargées de métaux lourds et de résidus de traitements pharmaceutiques humains –  sur la santé du sol. Mystère aussi du devenir des micro-déchets issus de tri mécano-biologique des gros centres de traitement. Bref, comme trop souvent, un bon outil devient une arme de destruction massive aux mains de ceux que son utilisation raisonnée menace.

Pour s’en convaincre, il n’est de voir les grands opérateurs – GRDF, Engie, Total, Veolia – se ruer à la campagne pour démarcher les élus locaux et les paysans pour leur vendre des projets de méthanisation. Comme il y a quelques années quand il s’agissait de vendre du panneau solaire sur les hangars agricoles, ces industriels se sont assurés du soutien financier public. Le GPI offre un « prêt méthanisation »afin de « contribuer à faire émerger, au niveau national, 400 projets supplémentaires dans les cinq prochaines années », pour atteindre les 1000 sites de production de méthane. Prêt allant de 100 000 € à 500 000 €, sur une durée maximale de 12 ans. En résumé, au lieu de soutenir un développement local, la méthanisation version GPI sert à conforter l’enfer animal de la production industrielle de viande, la poursuite des pollutions environnementales et sanitaires associées (pesticides, nitrates, érosion des terres…), la destruction des petites fermes, la  poursuite du gaspillage alimentaire car à en croire la propagande, tous ces défauts de l’agro-industrie ont leur solution dans la méthanisation. Ajoutez un peu de lumière et beaucoup de robots dans les centres de détention animale, des drones pour évaluer à la place du paysan ses cultures et l’argent du contribuable pour régler la note, et vous avez une idée assez précise de l’ambition du président de la République de « faire pivoter les modèles productifs ». Le GPI réussit la révolution du modèle sur lui-même, à 360°. Le navire poursuit sa route, repeint en vert. Plus destructeur encore sera l’inéluctable naufrage.

 

 

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL