Terre d'estuaire, architecte Bruno Mader , photo Skeudennou/Paol Gorneg©

Le bois pour signal

 Un bâtiment public en bois, posé sur la rive Nord de l’estuaire ligérien, à Cordemais, rappelle le rôle écologique essentiel d’un estuaire et la possibilité de vivre en accord avec la nature. Une rupture positive sur cette rive urbanisée en amont par l’agglomération nantaise et artificialisée en aval par les installations portuaires.

L’estuaire est un milieu singulier. Rencontre de la terre et de la mer, des eaux douces et salées, un estuaire impose des marées aux eaux douces et des alluvions aux premières paroles de l’océan. Les végétaux terriens s’y adaptent en prairies humides, les plantes aquatiques y apprennent à vivre à marée basse. Les oiseaux, les poissons y trouvent refuge et garde-manger. Des mammifères tels la loutre, le campagnole amphibie et le ragondin s’y épanouissent. Bref, l’estuaire est un des écosystèmes les plus productifs au point de vue biologique. Celui de la Loire abrite plus de 700 espèces de plantes dont certaines rares et menacées, comme l’angélique des estuaires, une cousine de la carotte sauvage, ou la fritillaire pintade dont les cloches pourpres tachetées de blanc fleurissent le printemps des prairies humides. Pour les ornithologues, l’estuaire de la Loire est un paradis d’observation où près de 230 espèces d’oiseaux prennent leurs aises. Les amateurs peuvent s’abandonner au spectacle du vol nuptial d’un phragmite des joncs, à la  majesté des déambulations d’un héron cendré, à l’habile ascension d’un roseau par une rousserolle effarvatte et à la palette des plumages des sarcelles, tadornes, colverts et souchets. Ces palmipèdes vivent en bonne entente avec la spatule, l’aigrette, le courlis, le chevalier gambette et tant d’autres. Naviguant à leur aise dans l’eau semi-salée, aloses, lamproies, saumons remontent l’estuaire en direction de leurs frayères tandis que mulets et anguilles gagnent le large pour se reproduire.

L’être humain a su, depuis longtemps, composer sans peser avec ce milieu naturel ambivalent. Pêche artisanale fluviale, chasse, prairies de fauche pour le fourrage et la litière, élevage, exploitation des roseaux (chaume, nattes, courtines) et construction de petits ports sur cet axe de communication que fut longtemps le fleuve pour le commerce des objets et denrées produits sur ses rives. Modestie de l’emprise sur le paysage qui s’arrêta avec l’arrivée des maîtres de forges du XIXe siècle et leur appétit de domination.

Le port de la Côte

Cordemais, 3692 habitants, à mi-chemin entre Nantes et Saint Nazaire, doit son existence au fleuve. Un arrêté ministériel du 4 Juillet 1854 fixe à Cordemais la limite officielle entre eaux douces et eaux salées. Les historiens tergiversent sur l’existence d’un port gaulois à cet endroit de la rive nord de la Loire mais s’accordent pour y localiser un port viking. Plus récemment, en 1852, le vieux port envasé céda la place au port de la Côte, indispensable au commerce fluvial de l’époque. Le port, situé en fait sur un bras mort,  fut à nouveau sauvé de l’alluvionnement par la centrale électrique à charbon qu’EDF implanta à cet endroit en 1970. Le rejet des eaux de la centrale thermique chasse les apports limoneux. C’est au pied de cette centrale, controversée à cause de ses émissions de gaz à effet de serre, que l’appel d’offre contraignit Bruno Mader à construire Terre d’estuaire, un centre de découverte de la faune et de la flore et, à petites touches, de l’histoire de l’estuaire. La tache était donc rude pour l’architecte de concevoir un écrin de pédagogie de la nature au pied d’une page qui se tourne de l’histoire industrielle. Il y réussit avec un bâtiment bas culminant à 6 mètre de hauteur, tout en bois, qui allonge sa façade sud face au port de la Côte et offre, grâce à un belvédère, une vue splendide sur l’estuaire.

Bois local

Bruno Mader est de ces architectes qui, avant de concourir à un projet, se rendent sur le lieu où l’objet du concours doit s’élever. Il est donc venu arpenter l’estuaire de la Loire entre Nantes et Saint Nazaire avant de prendre son crayon. Il y a forgé sa conviction que le bâtiment voulu par le maire de Cordemais pour offrir une scénographie de l’estuaire devait être en bois : « Pour moi, l’estuaire ce sont des abris dans les prairies, des pontons, des cabanes de pêcheurs, des barrières de prés, des sémaphores, des barques, des passerelles et tours d’observation des oiseaux, tous construits en bois ». Le bois donc pour ce bâtiment de près de 100 mètres de long, composé de deux ailes reliées par des passerelles vitrées. La structure en poteaux d’épicéa porte l’assemblage de panneaux en contreplaqué peints en noir, habillés par un bardage en lames de peuplier de 25 cm  de large qui servent aussi de pare-soleil aux ouvertures discrètement ménagées dans les murs. Posé depuis bientôt un an, ce bardage a pris sa teinte définitive. Selon l’angle des rayons de soleil, cette peau de bois passe du marron sombre au gris argent, miroitant … comme des feuilles de peuplier au vent. Bruno Mader utilise ce bois depuis 2008, sans problème de vieillissement ou d’altération grâce à sa rétification. Ce procédé de chauffage à haute température transforme un bois tendre comme le peuplier en bois dur, imputrescible et résistant aux attaques d’insectes et de champignons. Fournis par une entreprise mayennaise, Cruard, ce bois rétifié est une alternative écologique et compétitive à l’utilisation de bois tropicaux. Pour Bruno Mader, ce choix technique « offre en plus une grande rapidité d’exécution. Les éléments arrivent finis, ça s’accroche parfaitement , on a un chantier propre, ce n’est pas le cas avec le béton. Et j’aime travailler avec les entreprises de bois, c’est l’esprit charpentier, ils adorent leur métier ». 

Cohérence avec le milieu

La façade sud s’ouvre face à la cale de mise à l’eau du port et à la rangée de peupliers qui le borde. La façade nord s’incurve élégamment pour céder l’espace à la haie préexistante. La façade Est fait l’impasse d’une vue qui serait désastreuse sur des verrues maçonnées défigurant l’ancienne capitainerie et un bar de la marine qui auraient mérité plus de respect de la part des autorités publiques. La cohérence de conception écologique du bâtiment s’étend à la toiture, elle aussi en peuplier. Le visiteur admire cette cinquième façade dès le début de la visite en s’élevant à 25 mètre de hauteur via un ascenseur déguisé en ballon captif, clin d’oeil appuyé aux Cinq semaines en ballon de Jules Verne, natif de Nantes. La machine s’élève au sein d’une tour métallique qui par sa matière et sa verticalité s’accorde avec la centrale thermique voisine plus qu’avec la linéarité paisible du paysage naturel. Il a fallu l’ingéniosité de l’architecte pour composer avec cette manifestation qui s’attarde dans un passé industriel révolu. Il la confine discrètement en début de parcours, ce qui laisse l’esprit libre à la découverte de ce qui suit.

Les eaux pluviales sont toutes évacuées par des noues au sol, empierrées, qui par infiltration les restituent au terrain. Terrain de prairie humide qui a soulevé « le seul vrai problème de construction » confie l’architecte. Le risque avéré de crues du fleuve a imposé une construction sur pilotis métalliques et plancher béton sur lequel repose l’édifice. Par sécurité, Bruno Mader a majoré de 0,40 m la côte de montée des eaux lors de la tempête Xynthia (février 2010). Cela donne un bel effet de bâtiment qui semble flotter surcoussin d’herbe aux beaux jours et au-dessus d’un miroir les hivers pluvieux. On comprend alors la fonction de la rampe empierrée en pente douce qui fait triompher le visiteur des grandes marées et des humeurs du fleuve. À l’ouest, le belvédère offre, au loin, une vue sur la Loire qui atteint 500 m de large à cet endroit et en fera  3000 à l’embouchure.

Bâtiment-parcours

« Terre d’estuaire est une architecture-parcours – confie Bruno Mader – qui s’étend sur 2300 m2 dont 1800 de surface utile ». La visite des trois salles d’exposition permanente s’appuie sur une scénographie des sens: parcourir, expérimenter, approfondir, toucher, sentir, écouter, visualiser...  où chacune des séquences invite à une participation active du visiteur pour révéler les contenus. Les salles  sont reliées par des passerelles vitrées qui, entre deux clair-obscur muséographiques, redonnent au promeneur l’étalonnage de la lumière naturelle. Et une vue sur la géométrie des deux ailes, au bardage peint en blanc à cet endroit. Le contenu scénarisé est attendu et fera le bonheur des scolaires (hydrographie de la Loire, faune, flore, vikings, pirates, commerce du sel). La bonne surprise est la salle des naufrages où, joystick en main, vous naviguez au fond du fleuve d’épaves en épaves avec explication des circonstances du naufrage. 

Signal

La visite se clôt sur le belvédère et sa terrasse panoramique où des outils d’observation seraient les bienvenus (jumelles, longues-vues). Au-delà des haies bocagères, les 2500 hectares de zone naturelle protégée par le Conservatoire du littoral et divers règlementations européennes rappellent l’importance écologique de l’estuaire dont l’aval, de Donges à Saint-Nazaire est artificialisé par la succession  des terminaux méthanier, charbonnier, roulier, agro-alimentaire, plate-forme à conteneurs, raffinerie pétrolière, usine d'engrais chimique, terminal sablier. Par sa réussite architecturale en accord avec le milieu, le bâtiment de Bruno Mader signe la possibilité d’une activité humaine prenant sa place dans la nature. Les plus optimistes y décèleront  l’amorce d’une métamorphose sociétale qui ne déplairait pas à Edgar Morin.

 Reportage photo Skeudennou/Paol Gorneg ©

 

 

 

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