photo Paol Gorneg/Skeudennou ©

Amour, patrie et soupe de crabes

Le dernier roman de Johary Ravaloson aurait pu s'appeler « Place du 13 mai », place centrale d'Antananarivo, place de toutes les luttes, de tous les défilés, de toutes les revendications, de toutes les prières, de tous les chants, de tous les combats.

« Conquérir la Place du 13 mai c'est faire tomber le pouvoir. Le faire c'est le conquérir », affirme-t-il. Une place baptisée ainsi par ceux qui l'occupent pour faire tomber un dictateur, illico remplacé par un nouveau leader porté par la foule. « Mais rien ne change », explique l'auteur, qui a écarté le titre de son livre pour ne pas s'approprier un lieu hautement symbolique pour les Malgaches. « Les hommes changent, partent, reviennent, et la politique au final reste la même. »

Un constat partagé par de nombreux observateurs et pointé notamment par François Roubaud, économiste à l'Institut de recherche pour le développement, cité par Laurence Caramel dans l'édition 2019 du « Bilan du Monde » : « Il règne à Madagascar une économie de rapine, avec des rentes faciles à prélever sur les ressources naturelles, l'aide extérieure, l'État. Au sommet, il y a le président de la République et son clan, ceux que nous appelons les « hyperélites », soit environ 10 000 personnes sur une population de 26 millions d'habitants. Ces gagnants prennent tout. »

Voilà pour le décor. Un idéal décor de roman, une place forte où règne corruption, injustice, insécurité, violence, misère...

Une capitale, Antananarivo, polluée, où les voitures se touchent sans avancer, une ville régulièrement privée d'électricité.

Une île de l'océan Indien, plus grande que la France, où le revenu par habitant reste inférieur de près d'un tiers à ce qu'il était en 1960, au moment de l'indépendance du pays, et où environ 78 % de la population vit avec moins de 1,90 $ par jour (« Bilan du Monde » 2019).

L'amour, toujours l'amour...

Une Place du 13 mai rebaptisée « Place de l'amour » par le pouvoir. Une belle place dallée de marbre, avec un beau bassin et des jets d'eau interdits d'accès par des grillages. Summum de l'ironie et de la provocation dans une ville où la plupart des habitants n'a pas accès à l'eau courante et qui attire la foule des miséreux qui fuient la famine des campagnes.

« Les politiques occupent beaucoup notre vie, explique Johary Ravaloson, qui vit et travaille entre Madagascar et la France. Le fait politique envahit notre vie et l'État s'immisce dans le domaine privé. Il y a désormais une Place de l'Amour à Antananarivo, même si personne ne l'appelle comme ça, et la devise du pays s'est transformée en « Amour, patrie et développement » ! A Madagascar l'État parle d'amour ! Mais ce n'est pas son domaine ! » Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est néanmoins la stricte vérité : à Madagascar, l'État parle d'amour.

Et pique dans la caisse. Chacun son tour. Mais « on reste entre nous. »
C'est tout cela que raconte Johary Ravaloson dans son dernier roman, « Amour, patrie et soupe de crabes ».
Les crabes, ce sont les fouzas. De redoutables prédateurs qui évoluent dans un monde de requins, qui s'appellent ni par leur nom ni par leur titre, mais par leur acronyme, donnant lieu à des conversations surréalistes entre le PDS (Président de la Délégation Spéciale, dit aussi Pue Du Slip), le grand DC (directeur de cabinet), le petit DC (directeur de la communication), le DE (directeur des équipements), le DV (directeur de la voirie), le DGDSP du MIDSP (directeur général du développement du secteur privé auprès du ministère de l'industrie et du développement du secteur privé)...

Un livre que Johary Ravaloson a écrit en « sept et un an », comme le révèle la quatrième de couverture. Pas huit ans. Sept et un : « la résidence à Ouessant c'était une bonne base pour travailler, construire mes personnages. Mais j'ai ensuite eu un problème pour continuer. J'ai écrit, ré-écrit... Il me fallait trouver le lien entre le lieu et les personnages, un lien charnel qui symbolise la place. » C'est un chauffeur de taxi, coincé dans les éternels embouteillages, observateur attentif, un « hova », un homme libre, qui sert de pivot à cette histoire où se télescopent les destinées de Madame Nivo, un « sarimbavy », une fille née dans un corps de garçon, de Liva, un chef de sécurité, adepte de kung-fu, et de Justin Rabédas, directeur de la communication de la mairie d'Antananarivo. Un trio qui se croise sans qu'on ne découvre jamais vraiment ce qui les lie : du sexe ? Sans doute. De l'argent ? Sans doute aussi. Des liens de famille ? Peut-être. Au milieu, Héry, jeune gamin des rues, seul au monde, manipulé par des plus costauds que lui, qui tombe Place du 13 mai sous les coups des brutes épaisses du service de sécurité.

Accroché aux grilles de la Place de l'Amour, Héry tentait de rendre sa liberté à la Place du 13 mai. Enlever les grilles. Mauvaise pioche.
Mais le jeune Héry, au futur très compromis, a eu beaucoup de chance de croiser la trajectoire de Madame Nivo, qui le prend en charge et le confie à un chirurgien dans une clinique. Un ami, oui. Un client, on ne saura pas.
A l'hôpital il serait mort. Héry renaît à la vie.

Il a besoin de Nivo pour vivre. Nivo a besoin de lui pour exister. Justin Rabédas, cadre brillant, ignore tout de son avenir. Heureusement car Johary Ravaloson ne lui fait pas de cadeau.
Il va tomber en un claquement de doigts des sommets du pouvoir aux bas-fonds sordides des geôles de droit commun, où sa vie ne vaut pas cher.
Il va y retrouver ses congénères, ceux qui, à Madagascar comme ailleurs, comptent leur argent. Les pauvres et les riches ont un point commun : ils comptent leur argent.
« Ceux qui ont très peu d'argent et ceux qui en ont beaucoup passent leur journée à courir après l'argent », assure l'écrivain.
« L'élite Malgache s'est battue pour décoloniser Madagascar, mais quand elle a pris le pouvoir, elle a pris la place du colon. Elle se comporte comme le colon et maintient les gens dans l'ignorance. »

Compter les oiseaux

Accueilli en résidence d'écriture par l'association Cali dans l'ancien sémaphore du Créac'h, à Ouessant, l'écrivain a découvert avec ravissement que des spécialistes, des ornithologues, venaient sur cette île du Ponant, la plus à l'ouest, à la frontière entre Manche et Atlantique, non pas pour compter leur argent, comme à Madagascar, mais pour compter les oiseaux. Une révélation.

« Ouessant, c'est pour moi comme un amer, un point de repère où je me suis préparé à écrire. A Madagascar, sauf pour 1% de la population, la survie est un combat au quotidien. Il me fallait prendre de la distance pour pouvoir l'écrire. »

Et laisser ses personnages vivre leur vie. A la dure.
« J'ai découvert à Ouessant qu'il existait autre chose que la loi du fric. C'est ce qui me motive. Une possibilité qui peut me sauver. »
Peu de choses échappent à Johary Ravaloson, installé dans la chambre de veille de l'ancien sémaphore du Créac'h, à Ouessant : un attentif chauffeur de taxi dans les embouteillages d'Antananarivo.

« Amour, patrie et soupe de crabes », Johary Ravaloson, éditions Dodo vole (314 pages, 15 euros).

 

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