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Robinsonnades

Pour sa XXIe édition, le Salon du livre insulaire invitait par 48° 27' 40'' Nord, 5° 05' 12'' Ouest, à plonger dans l’univers de Robinson Crusoé. Avec une ribambelle de Robinsons…

Allez, osons un pluriel que réprouve l'Académie pour un nom propre si planétaire qu'il en est devenu très commun : quoi de plus habité qu'une île peuplée de Robinsons ? Ils étaient nombreux ces Robinsons-là à participer au XXIe salon du livre insulaire, sur l'île la plus à l'ouest du Ponant, pour célébrer l'anniversaire du Robinson Crusoé de Daniel Defoe : 300 ans au compteur et pas une ride. Ce personnage né de l'histoire d'un authentique naufragé ouvre toujours en grand les portes de l'imaginaire, inspire des récits plus ou moins sérieux, philosophiques, poétiques souvent, loufoques parfois, des documentaires, de la fiction... Le fantasme de l'île déserte, lieu de vie qui ne ressemble pas souvent à une sinécure, fait toujours rêver.

Cali fait son cinéma

En deux décennies, sous la houlette d’Isabelle Le Bal, le salon du livre insulaire d’Ouessant a connu un succès bien mérité et a vécu de nombreuses transformations. S'il a perdu en étendue cet été, passant d'un vaste gymnase bruyant, coriace à aménager et décorer, il a gagné en confort et en intensité en déménageant dans la toute nouvelle salle polyvalente. Un bâtiment lumineux et parfaitement équipé de tout ce qu'il faut pour balancer du son et de belles images. L'association Cali (Culture, arts et lettres des îles), organisatrice du salon en a profité pour rassembler sous le même toit les tables des écrivains, des éditeurs et des libraires, une exposition de livres d'artistes, des conférenciers (Gilbert David, Vincent Guigueno) et du cinéma.

L'édition 2019, qui a bénéficié d'un temps particulièrement ensoleillé du 11 au 14 juillet, a été marquée par une ouverture notable au cinéma, avec deux rendez-vous. En ouverture du salon, le film de Luis Buñuel « Les aventures de Robinson Crusoé » (1954), proposé et commenté par l'historien Éric Auphan, et la projection d’Insulaire de Stéphane Goël, avec Mathieu Amalric, en présence du réalisateur dans une salle du musée des phares et balises archi-comble. Ce réalisateur suisse, qui se consacre aujourd’hui au documentaire de long-métrage au sein du collectif Climage, est parti sur les traces de Robinson Crusoé, sur Mas Atierra à 600 km au large de Valparaiso. L’île fait partie de l’archipel Juan Fernandez et est devenue en 1966Isla Robinsón Crusoe, en hommage à Alexander Selkirk, le marin et corsaire écossais dont l’aventure inspira Daniel Defoe.

La Grotte de Robinson

Les magnifiques lanternes et lentilles de Fresnel du musée des phares et balises sont devenues sous la mise en scène d’Henry Le Bal, le théâtre où s’est joué La grotte de Robinson, spectacle créé spécialement pour cette édition du salon du livre insulaire. S’inspirant du Robinson de Daniel Defoe et du Vendredi de Michel Tournier, Henry Le Bal laisse libre cours au questionnement qui parcoure son œuvre de poète et dramaturge. L’océan, l’île, le rescapé. L’homme seul coupé du monde et la parole. L’île est-elle l’image de l’âme? Et qu’est-ce que l’océan et ses tempêtes qui jettent l’homme sur les rivages? A l’instar du bundraku, tradition théâtrale japonaise, une marionnette muette, œuvre de Gilles et Catherine Martinet, incarne Robinson tandis qu’un lecteur hors-champ exprime ce que pense et dit la marionnette sur les accords de la contrebasse de Gildas Scouarnec.

Retrouvailles

Ce salon fut aussi l'occasion de retrouver quelques écrivains venus en résidence dans l'ancien sémaphore du Créac'h. A commencer par celui qui a inauguré le site en 2009, Rodney Saint-Eloi, écrivain et éditeur haïtien installé au Québec. Il a pu rencontrer quatre auteurs et artistes qui lui ont succédé dans la chambre de veille : Fabrice Reymond, artiste et écrivain qui bâtit patiemment depuis 2002 une œuvre poétique intitulée « Anabase », Liz Hascoët, graphiste et illustratrice, Daphné Buiron, qui a obtenu le prix jeunesse 2018 pour son album « Le grand voyage de l'Astrolabe », et Sébastien Monod, un habitué du salon qui s'intéresse autant au roman qu'au cinéma. Au mois de septembre prochain, un autre habitué d'Ouessant, l'écrivain et poète néo-calédonien Nicolas Kurtovitch, va à son tour séjourner quatre mois dans le sémaphore.

Les prix

Cali a primé cette année le roman de Lisiane Bernadette Thomas Jeanne, il était une femme  (Livres sans frontière, La Réunion), sur l'histoire de la paysanne Jeanne Barret et sa relation avec le naturaliste Philibert Commerson sur l'île Maurice au XVIIIe siècle. Le prix sciences est allé au Lexique français-iaai, iaai-français , de Daniel Miroux (Alliance Champlain, 2019), consacré à une  langue austronésienne, qui fait partie du groupe des langues océaniennes et est principalement parlée dans l’ile d’Ouvéa. Le prix de la nouvelle 2019 a été attribué à Philippe Fonchin pour Le minotaure, et un prix spécial à Glen Peuly pour Vague scélérate, Samedi ou les limbes de l'Atlantique.

La revue

C’est désormais une habitude, le salon du livre insulairese prolonge avec la sortie de L'Archipel des lettres (n° 21) avec les contributions d'Éric Auphan sur l'île dans l'imaginaire du siècle des Lumières, de Gilbert David sur « l'île verte », des écrits de résidence de Fabrice Reymond « Bivalve et tension de surface », et d'une présentation du roman de Johary Ravaloson, « Amour, patrie et soupe de crabes » (édition Dodo vole), écrivain Malgache qui a lui aussi goûté aux charmes envoûtant de la chambre de veille du Créac'h.

Avant de quitter Ouessant, à l’heure où le soleil plonge dans l'eau au large de Pern et de Nividic les initiés sont allés guetter l’étrange rayon vert, rendez-vous incertain avec, qui sait, une île en devenir ?

 

 

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