Changer de monde

 Changer les campagnes pour changer les villes ? C'est la question posée par Histoires de passages aux festivaliers. Question où la réalité se charge d'atténuer le clivage stéréotypé urbain-rural tout en éclairant de nouveaux paradoxes.

C’est à l’ombre des arbres qui bordent son étang que Julien Pagès a décidé de rassembler le petit monde de ses visiteurs. Environ quatre vingt personnes, de tous âges, venus de la ville et des champs lui rendent visite à l’appel d’Histoires de passages pour débattre de « changer les campagnes pour changer les villes ».

Julien, Louis, Flora sont venus de la ville pour changer la campagne. Pas celle riante et généreuse de Neuville où nous sommes, en Xaintrie, mais la campagne en général. En Corrèze, ils importent un regard accusateur sur la société écocidaire, des pratiques agricoles écologiques, une vision à long terme. Ils sont jeunes et estiment que le monde est pourri. Pire, « au bord de l’effondrement économique, écologique et démocratique ». Ils ont lu Pablo Servigne, comme pas mal de personnes de l’assistance, ce qui les renforce dans la volonté de « tenter l’aventure de l’autonomie » en produisant fruits et légumes en permaculture.

Julien cultive 30 à 40 légumes sur 5000 m2, avec des réussites variées liées aux aléas du temps, aux ravageurs, à ses apprentissages sur le tas. Il les commercialise en paniers hebdomadaires avec un système plus souple qu’une Amap classique où l’on s’engage à prendre un panier composé par les paysans. Lui, sur la base d’un panier de base, permet aux adhérents de sa ferme de compléter le panier comme bon leur semble. Si l’un veut le double de tomates et pas de poivron c’est possible. Son modèle économique repose sur basé sur 30 paniers par semaine sur 40 semaines par an. Flora, paysagiste de formation, a été séduite par le design de la permaculture, « par la construction d’un système de production de vie, d’accueil, de réseau hydrographique ». Avec Louis, ils vendent leurs légumes sur le marché associatif d’Argentat  « car il a une charte, pas de pesticides, pas d’emballage ».

Dans le canton, on se bouscule pour acheter les poulets de Jean-Baptiste. Il est né ici, a grandi à la ferme familiale et a aussi envie d’un avenir qui diffère de celui de ses parents. « J’étais entré dans les habits de mon père, éleveur bovin allaitant, des limousines. Impressionné par « « voir des gens s’en sortir avec beaucoup moins d’hectares et une économie des ressources », je voulais passer en bio mais mon père m’a dit pas question tant que je suis en activité ». Dès le départ en retraite de son père, Jean-Baptiste a converti la ferme en bio « avec l’aide du réseau CIVAM et des livres ». Elle est labellisée depuis mai dernier. 100 hectares et un atelier de volailles de chair en vente directe. Il est désormais « en cohérence avec soi et avec l’environnement. » Il s’attache à « faire coller les besoins des animaux aux besoins de l’herbe », entendez par là qu’il veille à ce que les vaches ne broutent pas trop ras la pelouse corrézienne pour faciliter la repousse. Elever des vaches uniquement à l’herbe change aussi le rapport au temps : le cycle est plus long, sans complément, sans céréale, les animaux grossissent moins vite. Et le cycle de l’eau est aussi ralentit, « nous sommes à la deuxième année consécutive de sécheresse. On ne peut pas continuer sans revoir le rapport à l’eau, au vivant, au sol. »

Les quatre agriculteurs expliquent à l’assemblée leur démarche, avec une grande sincérité, avec leurs doutes, leurs difficultés à apprendre le métier pour les uns, le poids du social pour l’autre. Tous se sentent concernés par le clivage ville-campagne.

"Identités plurielles"

 

Cécile Blatrix, politologue à AgroParisTech, précise queI sens les mots ville et campagne peuvent recouvrir : « au départ la ville a été une catégorie statistique de 2000 habitants, maintenant elle est considérée comme une continuité urbaine (…) Le droit ne connaît pas la ville mais des communes, des communautés de communes (…) Le territoire vécu peut s’étendre sur plusieurs communes ». Le village, la campagne, le local ont longtemps été considérés, par la ville, comme « les lieux du particularisme, de la résistance au changement, au progrès ». Les années 80, avec la politique de décentralisation ont favorisé « une revanche du local » qui est devenu porteur d’innovations. A partir des années 90, le « développement durable » s’installe dans un paysage sociétal où 80% de la population est urbaine. L’avenir se pense à partir du fait urbain et les politiques gomment les interdépendances. Aujourd’hui, on valorise à nouveau le local … mais il est « rongé par le management néolibéral » avec la mise en concurrence des territoires. C’est très net dans les appels à projet des territoires ruraux pour accéder aux financements publics, c’est le cas, par exemple, des Projets alimentaires territoriaux.  Le local devient une vitrine de compétitions. Quand on considère les installations agricoles, un tiers d’entre elles sont le fait de néoruraux comme Julien, Flora et Louis. Une pollinisation de la campagne par la ville. Parallèlement, une partie de la classe politique et des urbains considèrent toujours le monde rural avec un mépris certain. La crise des Gilets jaunes en est l’illustration le plus récente. On y a vu le gouvernement redécouvrir le tissu des élus ruraux pour organiser un débat national, pour entretenir des lieux d’échanges. Le mouvement des Gilets jaunes a éclairé une société où la frontière ville-campagne est parfois floue (le cas des néoruraux) parfois nettement clivante comme le montre le sentiment de relégation exprimé par les Gilets jaunes. Cécile Blatrix, originaire d’un village du Revermont, pense que « chacun d’entre nous a des identités plurielles, un peu urbain, un peu rural, un peu homme, un peu femme ». Elle souligne  « le besoin de nouvelles sociabilités, de nouvelles formes d’échanges. Comment fait-on coexister les nouveaux agriculteurs et les anciens ? »

"Casser un modèle explosif"

Abondant au propos de la politologue, Patrice Geoffron, économiste du changement climatique, pense qu’ « il faut que les villes changent, il faut que les campagnes changent. Le message envoyé par les Gilets jaunes modifie notre relation à l’espace, à la distance». Pour l’économiste, « si on veut mettre en œuvre l’Accord de Paris, on est obligé de changer la relation à l’espace ». Il argumente avec l’exemple de Barcelone (Catalogne espagnole) et d’Atlanta (Géorgie, Etats-Unis). Les deux agglomérations ont chacune environ 5 millions d’habitants : Barcelone s’étale sur 150 km2, Atlanta sur 4000 km2. Chaque habitant d’Atlanta émet 10 fois plus de gaz à effet de serre que celui de Barcelone. Patrice Geoffron stigmatise les accords de libre-échange (Mercosur, Ceta) « il faut casser la globalisation économique, prendre en compte la distance dans l’intégralité des flux économiques ». À ses yeux, un horizon 2050 où 7 milliards d’humains vivraient en ville est « un modèle explosif ; on ne peut pas transformer ce modèle en laissant des humains s’agglomérer dans les villes. » Il pointe la contradiction à résoudre où il faut tout à la fois « fragmenter les villes » et  « les rendre plus compactes ».  Il chante les louanges du végétal en ville pour réguler la chaleur et y voit une note d’inspiration rurale qui se prolonge dans les ruches urbaines et les champignonnières en sous-sol d’immeubles. La campagne ? L’économiste éclaire la nécessité de développer activités socio-économiques qui permettent un ancrage de la population en dehors des villes. » Autre paradoxe à résoudre, la conversion aux énergies renouvelables implante en campagne des éoliennes et des parcs photovoltaïques pour alimenter les villes en  électricité, ce qui n’est pas du goût de beaucoup de ruraux : « la France qui avait fait de l’énergie un facteur d’inclusion s’est retrouvée à feu et à sang pour une volonté de bien faire avec une taxe sur le pétrole… » Rappelant que l’on a à peu près vingt ans pour faire tout ça, il appelle urgemment à réinventer les processus délibératifs pour penser la manière de faire société … avant de modifier le système. Sous peine d’explosion sociale.

« Harceler les politiques »

« La banane qui vient d’Equateur pollue moins que Bobo allant en voiture cueillir des fraises dans la banlieue de Paris », Marc Dufumier a le talent d’installer un débat sur ses bases. L’agronome veut ainsi montrer qu’il est nécessaire et indispensable de se convertir à une économie de circuits courts mais qu’il convient « d’évaluer la taille critique d’une initiative » et que l’efficacité de l’approvisionnement alimentaire devra passer par  « des plates-formes logistiques regroupant la collecte des consommateurs ». Il se fait le brillant pédagogue de l’utilisation  efficace de la photosynthèse et de la gestion de l’eau par la permaculture qui est « le summum de la modernité ». Après avoir rappelé que l’agroécologie est créatrice d’emplois qu’il convient de bien rémunérer tout en préservant l’accessibilité des plus modestes à la nourriture de qualité, (la conversion de l’agriculture conventionnelle à l’agroécologie peut se faire à budget agricole égal actuel), Marc Dufumier insiste sur le fait d’être «  de ceux qui ne renoncent pas à leur droit de vote ! » Il pousse à s’emparer des réussites alternatives pour « harceler les politiques, leur montrer que les solutions existent, pour qu’ils changent ». D’après lui, « on peut éviter l’effondrement ». Après tout, comme le dit un de mes voisins assis dans le pré « ce n’est pas notre vie qui est en jeu, c’est notre modèle de société ».  

 

 

 

 

 

 

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