Notre Dame de Paris

Les monuments ont-ils le droit de mourir ?

 Impossible d’ignorer le symbole du pouvoir qu’est Notre-Dame de Paris. Pouvoir religieux disputé au gré des cendres par le pouvoir politique et le pouvoir technique. Le tout sur convocation de l’émotion légitime provoquée par l’incendie.

C’est une lapalissade, la mort est de plus en plus exclue de nos sociétés. Relégation des mourants dans des services palliatifs où l’on travestit l’évidence de la camarde. Où l’on s’attache à soustraire le mourant de la société. À le rendre invisible. À lui nier sa part de société, alors que des millénaires de civilisations ont ritualisé ce moment à la fois intime, unique et universel. L’emprisonner dans l’intime est un crime ontologique et sociétal. Fini les veillées, les adieux, les pleureuses. Effacé l’attachement du monde à celui ou celle sur le grand départ. Il n’y a même plus de tombes, le foncier coûte trop cher. Une urne fait l’affaire et débrouillez-vous avec, dans le secret des familles. Désormais, un être humain digne de ce nom doit mourir dans la discrétion, sans déranger le cours de la vie des autres. Pire, mourir est un échec. On a trop bu, trop fumé, trop baisé, trop bien vécu. Un échec de la science médicale. Un défi aux lois sanitaires. La (bonne) santé est devenue une idéologie.

En amont, on s’acharne à  faire vivre le nouveau-né alors qu’il présente tous les signes d’une vie éphémère. Blessé à mort, on s’applique à sauver le quidam, avec la quintessence de toutes les techniques, pour qu’il triomphe en polyhandicapé qui devra tenir son rang à droit égal avec les autres.

À longueur de publicité, le dogme du corps éternellement jeune fait prospérer une industrie mafieuse de remodelage physique jusqu’à l’humain augmenté, bientôt génétiquement modifié ou affublé d’organes de remplacement puisés dans le monde animal. Top du top, sans passer par la case médecin, les apprentis sorciers du biohacking peuvent intervenir sur leur propre ADN. Pendant ce temps, la jeunesse se répand en mièvreries sur le lapin qu’on estourbit pour l’honorer d’un civet. 

Le droit de mourir à 856 ans

Quand une société déploie tant d’énergie et d’intelligence à allonger sa durée de vie, à refuser d’admettre que l’on naît pour mourir, à disputer aux dieux leur immortalité, il n’est pas surprenant qu’elle nourrisse les mêmes ambitions pour ses monuments. Ainsi de Notre-Dame de Paris dont personne n’a osé penser qu’elle avait le droit de mourir dans la crémation à ciel ouvert d’un lundi soir. A 856 ans, on a quand même le droit de tirer sa révérence. ! De mourir dans la dignité d’un bûcher.

Une des premières leçons enseignée aux conservateurs-restaurateurs d’œuvres d’art est de s’interroger sur la nature du geste qu’ils vont faire sur un objet, quelle que soit sa taille: stopper simplement une dégradation, restaurer à l’identique, restaurer en laissant lisible leur intervention. Souvent simplement stopper le travail du temps, laisser l’œuvre à l’instant T de sa décrépitude pour souligner les tourments de son histoire. Combien de temples en ruines témoignent ainsi de leur importance sur tous les continents ? A-t-on rebâti les temples d’Angkor ? Les ruines Mayas ou Aztèques ? L’artémision d’Ephèse ? Le phare d’Alexandrie ? Combien de monumentssymboles de leur temps ont disparu ? Combien de joyaux, de trésors ont succombé sous les destructions forcément barbares, les incendies, les démontages opportunistes, les haines religieuses ou racistes, les bombes, les lance-flammes, les dynamitages, les tremblement de terre, les inondations, les cyclones, la foudre, le vent, l’érosion ? Combien de dépouilles monumentales au monde ? Et toujours leurs ruines ne lassent de nous questionner. 

Une cathédrale reliftée en permanence

Notre-Dame de Paris en ruine attirerait autant de monde voire plus tant l’attrait d’une mort monumentale redevenue par la grâce des flammes présentable, serait inédit. On pourrait raconter sa vraie vie au motif qu’elle serait finie. Dire que la Notre-Dame brûlée est celle du XIXe siècle, que sa flèche est le point d’orgue de l’œuvre pâtissière de Viollet Leduc, que la dentelle gothique a supplanté la pureté romane, que peu de moellons sont d’origine tant il a fallu les remplacer à mesure de la progression de la peste de pollution automobile qui les a rongé un à un. En vérité, je vous le dis, Notre-Dame est une fake cathédrale. Une église botoxée au maximum. Elle arrivait lundi soir au bout de l’acharnement thérapeutique.

Dictature de l’émotion

Au lieu de la laisser en paix et de l’honorer en sublime défunte, on poursuit la réécriture de son histoire. C’est symptomatique de notre époque qui fait de l’affabulation un mode de gouvernance. Les puissants d’aujourd’hui nomment cela du story telling (les petits marquis pommadés d’aujourd’hui inclinent à anglais), c’est à dire l’art de servir un récit, de préférence sur une vague d’émotion, récit qui dicte plus ou moins habilement la formidable « bonne raison » d’accepter l’empapaoutage du moment par les dits puissants. L’émotion règne en grande prêtresse dans les lucarnes de l’information en flux. Avec l’incendie de Notre-Dame, le clergé médiatique a pu dire la messe en continu. L’obscénité des caméras à analyser chaque phase de l’agonie du bâtiment, la mort annoncée – épiée seconde par seconde  de la flèche, (la flèche, produit du viol revendiqué par Viollet Leduc, aujourd’hui portée aux nues), la nécessaire collection des badauds - muets, pleureurs, tristes, prieurs, croyants, incroyants – tendant à faire croire à l’objectivité d’une émotion unanime et partagée. L’épidémie de « l’histoire qu’on se raconte » a rapidement gagné le papier. Un grand quotidien a osé voir, dans l’attroupement parisien sur l’île de la cité, « la résurrection du peuple de France » ! A l’heure des enjeux planétaires, à la veille des élections européennes et des solutions supranationales, la racaille jacobine bouge encore et mêle son fumet franchouillard, autocentré, propriétaire et un brin xénophobe à celui de la forêt de chêne qui s’est consumé à 50 mètres de hauteur. Elle distille, une fois de plus son venin faisant fi des cultures régionales et des autres religions du pays. Pire, alors que les flammes éclairaient le jour qui s’enfuyait, l’éblouissement par l’émotion des images en continu lançait la compétition de la reconstruction. Il a suffit d’un chèque de 100 millions pour enrayer toute réflexion et réveiller le coq qui sommeille chez les milliardaires et chez les religieux – juifs et musulmans appellent au don - et la foule des anonymes trouve là une occasion de faire troupeau. De renouveler sa soumission. De se bauger dans la compassion. La curaille de toutes mitres renait des cendres de Notre-Dame et s’impose dans un retour en scène inattendu. Les ruines fument encore qu’il y a déjà presque un milliard d’euros de dons. Difficile de mourir en paix. Impossible de faire son deuil du monument. 

Un cinéma du pouvoir en plein air

Certes, cette cathédrale témoigne de l’histoire du pays. Elle en témoigne comme un suaire sur lequel le pouvoir projette son discours, ses mises en scènes souvent celles de funérailles ou de messes d’apparat, ce qui est pour le moins paradoxal en République laïque et sociale. Que l’édifice soit le point zéro des mesures kilométriques séparant le pouvoir central de chaque préfecture est-il un symbole universel ? Le fait que 12 millions de touristes par an viennent y faire un selfie pour être dans la carte postale inscrit-il la bâtisse dans un cercle sacré ? Quel symbole d’époque gardera l’histoire, puisque chacun se plait à la convoquer ? La crémation d’une vieille dame ? La noyade d’innombrables migrants en Méditerranée sous le regard indifférent de 500 millions d’Européens ? Le milliard d’euros pour redresser un autel, une voûte et une flèche ? Le flot de rumeurs d’une meute de crétins polyformes qui, selon leur tare, voient dans un court circuit un châtiment divin ou satanique, un complot anti gilets jaunes ou une conspiration extra-terrestre ? Si les temps à venir glissaient vers la sagesse, ils feraient une place au simple court-circuit qui alluma dans l’époque le début de la fin de l’impitoyable religion technique qui obscurcissait la pensée depuis deux siècles. Une cathédrale élevée à main d’hommes et à grand concours d’échelles périssant sous le confort technique d’un ascenseur d’échafaudage. Le danger du bien-être est un symbole qui mérite bien une messe.

 

 

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