Regarde ailleurs

 Regarde ailleurs

Documentaire d’Arthur Levinier

’Europe, États de droit et terres d’accueil ? Regarde ailleurs dénonce ce qu’il se passe dans de nombreuses villes européennes en prenant l’exemple de Calais. De l’expulsion de la "jungle" en octobre 2016 jusqu’à la situation sur place un an plus tard, Arthur a partagé des moments de vie avec des hommes et des femmes d’origine soudanaise, afghane, éthiopienne, érythréenne et des habitants de Calais. En soulignant le décalage qu’il existe entre le terrain et les discours officiels, ce film nous montre la stratégie mise en place pour dissuader les exilés de rester. Avec des méthodes de tournage originales et son regard citoyen, le réalisateur a réussi à filmer le harcèlement étatique, les mises en scène médiatiques, mais aussi la force et l’humour des exilés.

Arthur Levinier pose un regard sensible sur les « exilés » de la jungle de Calais, en s’appuyant notamment sur les quatre jours d’octobre 2016 où les autorités ont procédé au démantèlement de la jungle (terme qui vient de l’afghan et veut dire bois). Raison officielle, pour des raisons de sécurité, une opération humanitaire, raison officieuse casser toute forme d’organisation, de regroupement, de vie sociale des communautés qui tant bien que mal ont tenté de survivre dans un univers hostile et construit une petite société avec écoles, épiceries, arbre à palabres, représentants des diverses communautés etc, dissuader les migrants de survivre à Calais.

Sa caméra légère, voire cachée, capte la dignité, les sourires, l’humour, le courage de ces jeunes, parfois encore des enfants, qui ont bravé l’horreur pour parvenir en France, mais que la fatigue et les mauvais traitements répétés déconcertent pour ne pas dire désespèrent.

Sans pathos, sans commentaire, avec juste des images, parfois glaçantes, et surtout la parole donnée aux exilés, le film déconstruit les clichés. Éthiopien, Afghans, Soudanais, Érythréens (Adam, Mohamed, Abulhafi Fera et bien d’autres) ont accepté de se confier à Arthur Levinier qui a passé du temps sur place, au cours de plusieurs séjours, pendant et après le démantèlement. Beaucoup sont manifestement éduqués, ils ont fui leur pays pour ne pas mourir sous les coups de dictatures qui les emprisonnent et les tuent, juste parce qu’ils sont dehors la nuit – Érythrée –, ou encore, telle cette beauté Éthiopienne, pour ne pas être enrôlée dans l’armée si tôt ses études finies. Ils sont là non pas en parasite, mais pour ne pas mourir. Leur parole est digne, lucide, pour certains encore emplie de l’espoir de jours meilleurs, tandis que d’autres, usés par les tentatives ratées de passage en Grande-Bretagne et par leur vie qui ressemble à celle « d’animaux sauvages » veulent rentrer dans leur pays d’origine – prison pour prison – disent-ils. Et les paroles d’autres encore, surtout les anglophones qui ne renoncent pas à traverser la Manche pour retrouver leur famille, leurs amis et un travail, ou encore ces enfants, qui défilent avec ces simples mots « Où sont les droits de l’homme, nous sommes des humains ».

Impossible de tout citer mais le dispositif – un vieux téléviseur posé à même le sol dans les endroits filmés, diffusant des extraits de JT, reportages ou paroles de politiques – est ravageur pour les autorités et le discours sur une France terre d’accueil, au moment où la caméra filme la destruction de l’habitat et les mauvais traitements infligés aux migrants. L’objectif est clairement non pas d’accueillir mais de dissuader toute présence à Calais. D’ailleurs Melissa Bell, correspondante de CNN, ne s’y est pas trompée qui souligne les fins électorales (les présidentielles à venir) de l’évacuation et les mensonges, car l’histoire racontée n’est pas dit-elle celle de gens qui ont bravé la mort pour fuir la guerre et les persécutions, traversé le monde, mais de gens qui viendraient prendre « notre travail et nos logements » comme le dit un jeune couple de calaisiens. Ce même couple qui à la fin du film comprend que ces gens sans logements justement, qui dorment dehors dans le froid, ne sont pas des prédateurs mais des victimes.

Ahurissants les propos de François Hollande affirmant « qu’on doit démanteler la jungle avec méthode, détermination et le sens de l’humain », puis de Manuel Valls qui se vante « d’une opération humaine qui montre le beau visage de la France ». Où est -il ce sens de l’humain quand les policiers empêchent les migrants de prendre leur sac de couchage, ou quand ils les délogent à 3h du matin des bois où ils s’abritent en les aspergeant de gaz lacrymogène, ou quand ils larguent les femmes à plusieurs kilomètres de là et qu’elles doivent marcher deux heures pour rejoindre le camp ?

Saisissant est le contraste entre les images de la jungle en flamme, et le discours de la préfète qui assure que la situation est sous contrôle et que les dispositifs de sécurité et les pompiers sont « positionnés » 24h sur 24.

Révoltantes sont les images de policiers impassibles et refusant tout dialogue, retenant à peine un sourire satisfait, quand le feu dévore le fragile habitat des migrants et que les pompiers n’interviennent pas, de policiers qui s’en prennent aux associations qui apportent eau potable et repas aux exilés en les empêchant de remplir leur bouteille d’eau. Révoltantes les images de services municipaux qui, à l’aube et sous protection ploicière, quand les migrants dorment dans la jungle reconstituée dans des bois où ils se cachent,  prennent tous leurs vêtements pour les jeter dans une benne, détruisent leurs tentes, et bien d’autres humiliations encore. La parole officielle ne résiste pas aux images et aux paroles des migrants. Si ce n’était pas si triste, on rirait quand un policier s’en prend à un jeune sortant du camion d’une association et qui sur le mode de l’injure, lui reproche je cite « il n’arrête pas de bouffer celui-là à 20h, à 22h, à 23h, tous les jours » et répond au réalisateur qui remarque qu’on ne lui demande pas à quelle heure il mange, « moi je mange une fois à 20h. Point ».

Après le démantèlement de 2016, expulsion serait plus juste, Arthur Levinier a passé un mois avec les exilés qui n’avaient pas accepté de partir en bus ici ou là vers des CAO (Centres d’accueil et d’orientation).Il a su créer la confiance, car les exilés restés sur place, échaudés par la meute de journalistes et de caméras et les reportages mensongers lors du démantèlement ne voulaient pas que soit filmé leur « maison » cachée dans les bois. Un des leurs Mula, les a convaincus d’accepter. Dans des conditions inhumaines, essayant de dormir le jour en se cachant pour rester éveillés la nuit et échapper à la police, les migrants suivis par le réalisateur sourient, s’efforcent de rester propres, nettoient avec soin leurs baskets, rassurent leur maman au téléphone.

Et l’avenir ? Du point du vue du territoire il est esquissé par un biologiste du Conservatoire du littoral filmé en caméra cachée qui explique la reconquête de la jungle : nettoyer, requalifier, renaturer, mais aussi rendre les lieux impropres à toute forme d’installation des migrants par la création de zones humides, de flaques d’eau, d’accidents de terrain.

Une note d’espoir en conclusion, la plupart des migrants du film ont réussi à aller en Grande-Bretagne, en Belgique en Allemagne.

Regarde Ailleurs est projeté au cinéma Saint André des Arts - 30 Rue Saint-André des Arts 75006 Paris - depuis le 13 février 2019.

Séances à 13h en présence du réalisateur et/ou ses invités

14 projections-discussions pendant un mois en présence de l’équipe du film, d’intervenants extérieurs tel que La Cimade, le Gisti, la Ligue des droits de l’Homme et Utopia 56 et/ou de personnes en exil. Le réalisateur Arthur Levivier sera présent à toutes les projections sauf celles du 13 février, du 5 et 12 mars.

  • 23/02/19 – Arthur Levivier (réalisateur),  Renaud (militant solidaire) et Barbara (La cabane Juridique).
  • 24/02/19 – Arthur Levivier (réalisateur), Alexandra Galitzine (anthropologue) et Mado (La cabane Juridique).
  • 25/02/19 – Arthur Levivier (réalisateur), Etienne Millès-Lacroix (aide à la réalisation) et Mado (La cabane Juridique).
  • 5/03/19 – Etienne Millès-Lacroix (aide à la réalisation).
  • 12/03/19 – Etienne Millès-Lacroix (aide à la réalisation).

 

 

 

 

 

 

 

 

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