Une COP en demi-teintes

Commencé lundi 6 novembre et devant s’achever le 17, le sommet annuel de l’ONU sur le climat navigue entre incertitudes et régression. Annoncée comme technique – continuer le travail de fourmi des modalités d’applications de l’accord de Paris – , ligotée diplomatiquement par la décision du président Macron de tenir un sommet climat dans un mois, cette COP 23 ne laisse pas d’inquiéter sur la dimension de sa portée.

Un ciel couvert, pluvieux semble donner le ton des 23èmes négociations climatiques sous l’égide de l’ONU et sous la présidence de la République de Fidji, à Bonn (Allemagne). Pour les signataires de l’Accord de Paris, il s’agit de débattre et de s’accorder sur les modalités de mise en œuvre de cet accord, article par article. Et d’accélérer la manoeuvre.

La première des deux semaines d’échanges s’achève généralement sur le débroussaillage technico-politique des différents points de l’agenda par les délégations gouvernementales et, en face, par les postures des différentes expressions de la société civile mondiale. Les négociateurs oeuvrent à dégager des propositions politiques pour leurs ministres qui du 13 au 17 vont négocier pour les faire adopter par leurs homologues. Les ONG environnementales, les financiers, les entreprises ajustent leurs positions et leur communication pour tenter de les valoriser auprès des politiques.

Ordinaire géopolitique

La grisaille du ciel semble déteindre sur la COP 23 qui s’annonce sans grand relief pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’après le succès politique et médiatique de l’Accord de Paris, en 2015, premier cadre universel de coopération et de solidarité climatique, il est difficile de passionner autant l’opinion publique chaque année sur un sujet aussi ardu (il a fallu 4 ans de négociation - 5 COP - avant conclure).La pression médiatique sur les responsables politiques est moindre. A Paris, les Etats se sont donnés un cadre et se sont promis de tout faire pour contenir le réchauffement en dessous de 2°C.

En 2016, la COP 22 (Marrakech) s’est électrisée avec l’élection présidentielle américaine et l’onde de choc de cette dernière dans les milieux d’affaires. Sous les palmiers, tout le monde avait conscience que la somme des engagements de réduction chiffrée d’émissions de gaz à effet de serre de chaque Etat emmenait le monde au-dessus de +3°C à la fin du siècle. D’où la déclaration de 43 organisations patronales du monde entier et la mise sur pied du Partenariat de Marrakech pour l’action climatique globale (Global climate action) pour baliser politiquement cet élan et continuer le fastidieux travail de définition des modalités d’application de l’Accord de Paris, d’identification des besoins qu’elles suscitent (critères d’évaluation, finance, technologies …) et exigent (transparence, lois et politiques nationales…). Accord de Paris qui, rappelons-le, n’entrera en vigueur qu’en 2020.

Cette COP 23 est donc un long tunnel de discussions où l’écueil technique cache le plus souvent des divergences politiques (notamment sur la transparence et les financements) ou des ambitions économiques (quand on délaisse les solutions naturelles bon marché pour les solutions technologiques chères, quand on ne dimensionne pas le financement à la taille des besoins). Il faut donc être au fait des combats qui se cachent entre les lignes des 29 articles de l’Accord de Paris. Cette COP est indispensable mais ne déchaine pas l’enthousiasme, sauf chez les lobbyistes pour qui elle est un  maillon crucial pour peser sur les décisions politiques.

Siphonage

Ensuite, il y a l’envie du président de la République française de prendre le leadership européen, voire mondial, de la lutte contre le réchauffement climatique. C’est à la fin du dernier G20, le 8 juillet dernier à Hambourg, sur les terres d’Angela Merkel, courageuse soldeuse du nucléaire allemand, qu’Emmanuel Macron  a déclaré « le 12 décembre prochain, deux ans après l’entrée en vigueur de l’Accord de Paris, je réunirai un nouveau sommet afin de prendre de nouvelles actions pour le climat, notamment sur le plan financier ». L’annonce a stupéfait par son culot la communauté internationale. « L’héritier » de l’Accord de Paris (ou pour le moins son parrain par fonction présidentielle) se permettait d’inviter la Banque Mondiale, l’ONU et les chefs d’Etats à faire le point, un mois après la COP 23, autant dire piétinait le sommet onusien présidé par la République des Fidji. Résultat de cette OPA politiquement incorrecte mais prometteuse d’un déliement des cordons de la bourse, une centaine de chefs d’Etat se rendront à Paris … mais pas à Bonn. On sait donc déjà que les décisions importantes et les avancées de la COP23, s’il y en a, s’annonceront à Paris. Quant à la société civile, reconnue et entendue à la COP21, encouragée à Marrakech, elle disparaît deux ans plus tard de l’attention présidentielle française. Cette dernière se concentre sur la finance et les grandes entreprises pour relever le défi climatique.

Course d’attente

Enfin, il y a le rendez-vous du Dialogue de facilitation, en 2018. Conscient du fossé séparant l’intention (rester en dessous de 2°C)  de la réalité des engagements nationaux, l’accord de Paris a prévu une rencontre entre les parties signataires de l’accord pour évaluer en 2018 les réductions d’émissions et la réévaluation nécessaire des ambitions. Beaucoup d’Etats attendent le dernier moment pour relever leurs propres contraintes. Ce sommet de 2018 est capital et son succès repose sur la synergie d’actions au quotidien entre collectivités territoriales, ONG et entreprises. Tout le contraire de ce qui se prépare pour le 12 décembre parisien. Les mécontents du 12 décembre (les maires et gouvernements locaux, les environnementalistes, les pays vulnérables, les peuples autochtones…) devront donc attendre 2018 pour faire entendre leurs voix et solutions.

Erreur ou volonté ?

Erreur d’organisation ou volonté politique, le sommet est organisé, au dire de l’ONU, selon un nouveau concept : « Une conférence, deux zones ». Une « zone Bula » réservée aux délégations nationales, une « zone Bonn » pour la société civile et les institutions, distantes l’une de l’autre d’a minima 25 à 30 minutes de transport. La première étant imperméable à l’autre, la seconde trop éloignée pour un agenda de négociateur. Autant dire que cela signe la fin de la porosité intellectuelle entre négociateurs et société civile (gouvernements territoriaux, ONG, entreprises) qui fit la réussite - de Lima à Paris - de l’accord historique, puis permis de - Paris à Marrakech - le sursaut salutaire face à Trump et construisit jusqu’à Bonn l’élan d’une conscience planétaire d’un nécessaire changement de paradigme des conditions d’existence de l’être humain.

Cette bulle informelle cultivée à souhait par les deux camps (les Etats, la société civile mondiale) permet à chaque sommet de faire passer des messages d’un camp à l’autre sur le champ des possibles de l’instant. De repousser les limites des rapports de forces traditionnels. Les Etats-nations y puisent des leviers de leur propre dépassement, la société civile y forge des nouvelles formes de gouvernance. A l’échelle d’une assemblée de l’ONU, le poids - pour ne pas dire le pouvoir diffus de cet espace informel – permet de résoudre pas à pas et par la bande les différences de régime politique, insolubles dans un face à face d’Etat à Etat. Cette bulle où physiquement tout le monde se mélange sans protocole ni garde du corps, où souvent l’on s’accoste dans un sabir d’anglais improbable, où l’on se tend la main et la carte de visite, où on relègue l’invective au vestiaire, où l'on se reconnaît, où l'altérité est incarnée, cette bulle est devenue en deux COP (Paris, Marrakech) le cœur battant des sommets climatiques. Bonn l’éperonne aujourd'hui par une géopolitique de l’événement dont on aimerait connaître les raisons et les responsables. A ce niveau de gouvernance, on peine à croire à l’erreur. Par contre, l’idée même d’une volonté dans cette décision laisse présager des jours sombres pour la lutte contre le changement climatique ; lutte qui n’est que paroles jetées au vent mauvais des cyclones sans l’engagement de terrain de la société civile. On comprend alors que le président Macron ait senti la faille dès juillet et ait beau jeu de s’engouffrer dans ce que l’on peut nommer une régression.

 

 

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