PESTICIDES

L'affaire Triskalia

Pesticides, un scandale sanitaire - extrait des actes du colloque européen (GLOBAL éditions):

"Laurent Guillou était salarié chez Nutréa-Triskalia, une coopérative agricole bretonne, lorsqu’il est intoxiqué, en 2009 puis en 2010, par un produit pesticide contenant du dichlorvos, un organophosphoré utilisé sur son lieu de travail. Il est plusieurs fois arrêté par son médecin du travail et la MSA reconnaît un accident du travail. Elle reconnaîtra également en 2011 son inaptitude au travail et Laurent Guillou, accompagné par le Syndicat Solidaires, recherche alors un moyen d’être indemnisé pour son préjudice. En 2014, le tribunal des affaires sociales (TASS) de Saint-Brieuc reconnaît la « faute inexcusable » de Nutréa pour l’intoxication de Laurent en 2010. Déclaré inapte au travail puis congédié, il conteste son licenciement. Après un marathon judiciaire de sept ans, le 22 septembre 2016, le Tribunal des affaires sociales de Saint-Brieuc (Bretagne) oblige l’ex-employeur à indemniser Laurent Guillou et son ex-collègue de travail, Stéphane Rouxel.

Laurent Guillou fait partie du collectif Triskalia, né d’un rassemblement de 200 personnes autour de quatre ex-salariés de Triskalia. Le collectif a pour vocation de diffuser les informations sur les actions en justice opposant les salariés à l’entreprise Triskalia, de soutenir ces salariés et d’aider à la création de comités de soutien semblables dans d’autres régions.

Je vais vous raconter un peu le parcours du combattant que nous avons mené au sein de la coopérative Nutréa-Triskalia. Je suis Laurent Guillou, j’ai été vingt ans salarié dans cette coopérative agricole qui utilisait surtout des céréales pour la fabrication d’aliments du bétail. Elle stockait et transformait ces céréales en aliments, principalement pour les porcs et les volailles. C’est au cours de l’année 2009, après une saison catastrophique parce que trop humide, que nous avons dû sécher plus de 90 % de la collecte de céréales. Cette entreprise, pour minimiser les coûts de séchage des céréales, a préféré limiter les dépenses en coupant la ventilation sur les silos concernés. En stoppant la ventilation il y a eu prolifération de charançons, sylvains, moucherons, vers de farine dans ces céréales. La seule chose qu’il restait à faire pour sauver la matière première, c’était intervenir en la traitant avec des pesticides parce qu’il y a un cahier des charges qui nous dit qu’on n’a pas le droit de faire entrer des insectes vivants dans le processus de formulation des aliments.

Donc ils ont utilisé des pesticides sans savoir lesquels ils utilisaient précisément, puisque c’étaient des pesticides qui étaient stockés en bidon de 300 litres depuis quinze ans sur le site. Ils étaient là, entreposés, et personne ne s’en était inquiété. Ils ont utilisé ces insecticides jusqu’au jour où j’ai commencé à avoir des symptômes de vomissement, de crachats sanguins, de diarrhées sanguines, de crampes abdominales, d’insomnies... J’étais obligé de prendre cinq ou six douches par nuit tellement ça me brûlait, jusqu’au jour où mes enfants ont commencé à réagir à la maison.

L’UTILISATION ILLÉGALE D’UN INSECTICIDE

Alors je suis allé voir ce qui était marqué sur les bidons et ce que c’était comme produit. Je me suis rendu compte que c’était un produit qui était interdit à la vente depuis 2001, puis interdit d’utilisation depuis 2007. Nous étions en 2009, cela faisait donc deux ans qu’il ne devait plus être utilisé. Moi et mes collègues de travail, nous avons fait remonter à nos supérieurs notre refus de continuer à recevoir ces céréales traitées avec des produits interdits. Nous avions tous des symptômes plus ou moins différents, mais en tout cas très sévères. Au final, ces céréales sont entrées dans la fabrication des aliments pour animaux quand même et par la suite, il y a eu une hécatombe chez les éleveurs : cannibalisme chez les porcs, avortements chez les truies, baisse de ponte chez les volailles et jusqu’à deux fois plus de consommation d’eau... Tous les animaux qui ont résisté et qui ne sont pas partis à l’équarrissage sont ensuite entrés dans la chaîne alimentaire. Il est bien évident qu’il y a eu une contamination. Personne ne s’est rendu compte et les services de contrôle n’ont rien fait. C’est surtout ça qui me dégoûte.

SPÉCULATIONS

En 2010, nous avons de nouveau eu ce problème, toujours pour des raisons d’économie, et surtout à cause d’une uctuation des cours de céréales : la coopérative a voulu spéculer en entreposant ses céréales plus longtemps qu’elle n’aurait dû le faire. Alors qu’en 2009 il s’agissait de 20 000 tonnes, en 2010 il s’agissait de 120 000 tonnes de céréales qui étaient complètement pourries et que la coopérative a quand même voulu introduire dans l’alimentation animale. Tout ça aurait dû nir dans une décharge. Mais pour des raisons financières,elle a voulu incorporer ces 120 000 tonnes dans l’alimentation animale. Un scandale sanitaire !

LA MÉDECINE BLOQUÉE PAR LE SECRET INDUSTRIEL

La coopérative ne nous a jamais soutenus. Du coup, nous remplissions tous les jours les ches de non-conformité des céréales qu’on devait signer et faire remonter à la direction pour dire que nous refusions ces céréales. Malgré cela, elle nous forçait à les prendre. J’ai alors recommencé à avoir les mêmes symptômes, crachats sanguins, diarrhées sanguines, crampes abdominales, tremblements et insomnies, des aphtes dans la bouche, des maux de tête, de l’hyper salivation, et ça n’a fait qu’empirer au l des jours. Du coup, la médecin de la Mutualité sociale agricole nous a invités à nous diriger vers un centre de pathologie professionnelle à Brest et ce centre nous a demandé le nom des produits qui nous avaient intoxiqués. Il s’agissait du Nuvagrain, pesticide alors autorisé. La coopérative a fait des analyses sur les grains, par son laboratoire, CAPINOV, qui a constaté qu’il y avait sur les grains sept fois plus de pesticides que la norme maximum autorisée. C’est pour ça que nous avions tous ces problèmes de santé. Le problème est que lorsque nous sommes arrivés au centre de pathologie professionnelle à Brest, ils se sont rendus compte qu’au niveau du Nuvagrain, ils n’avaient pas accès à la formulation chimique complète du produit. Il faudrait donc qu’on obtienne, au niveau de l’État, que les pesticides chimiques soient présentés avec leur composition chimique complète. De ce fait, le médecin qui me suivait ne pouvait pas savoir ce qui me rendait malade : si c’étaient les solvants, le benzène, ou la composition chimique du produit.

UN LONG COMBAT JUDICIAIRE

Par la suite j’ai commencé un combat judiciaire contre mon entreprise parce qu’on était 40 à être suivis par la Mutualité sociale agricole (MSA) pour des problèmes de santé plus ou moins graves. Dans un premier temps, la MSA a voulu jouer le jeu avec nous, elle a cherché à comprendre ce qui nous était réellement arrivé. Mais par la suite, quand ils ont su que nous attaquions l’entreprise, ils se sont retournés contre nous et sont allés du côté de l’employeur. Nous n’avons jamais été soutenus par la MSA par la suite. Au contraire, ses représentants se sont mis en travers de notre chemin, ont fait pression sur les médecins pour qu’ils ne nous délivrent plus d’arrêts de travail, et prétendaient que nos troubles étaient psychosomatiques. C’est devenu un scandale, on avait plus de moyens de se protéger. La MSA a même eu le culot de me radier sans m’en informer, et donc de me supprimer ma couverture sociale. Du coup nous nous sommes retournés vers un syndicat extérieur à la coopérative, puisque la CFDT bien implantée dans la coopérative et unique syndicat sur le site de Plouisy (Côtes d’Armor, France) refusait de nous défendre. Nous nous sommes tournés vers un représentant de Saint-Brieuc, du syndicat « Solidaires » de Bretagne, qui nous a dit : si vous nous donnez carte blanche pour travailler en coordination avec nos réseaux, on peut vous aider. Nous nous sommes tournés vers un cabinet d’avocats, celui de Maître Lafforgue et de là toute la procédure a été engagée.

Au final nous avons obtenu de belles victoires juridiques et nous avons eu la reconnaissance de la faute inexcusable de l’employeur. L’inspection du travail avait repéré cinq chefs d’accusation : produit interdit, produit en surdosage, délai d’acheminement des céréales non respecté entre le traitement et l’incorporation des céréales dans la fabrication des aliments, aucun équipement de protection et absence d’agrément de la personne qui traitait les céréales. Maître Lafforgue avait demandé à ce qu’il y ait un préjudice qui soit établi, ce qui a été fait par le Tribunal des affaires sociales (TASS) le 11 septembre 2016, à 101 000 euros pour Stéphane Rouxel et 111 000 euros pour moi. C’est donc une victoire au niveau du TASS, même si ces sommes ne couvriront jamais notre préjudice et ne nous permettront jamais de retrouver la santé. Nous devons encore passer devant le Tribunal des Prud’hommes pour licenciement abusif de notre employeur car sans cause réelle et sérieuse. Il y a encore la procédure pénale, après notre constitution de partie civile, et là je trouve qu’il y a beaucoup d’obstruction de la part des Parquets : nous avons dû déposer plainte par deux fois et nous attendons toujours qu’une commission rogatoire soit lancée.

DES CONSÉQUENCES IRRÉVERSIBLES SUR LA SANTÉ

Quand on regarde aujourd’hui, avec un peu de recul, les conditions dans lesquelles on travaillait dans cette coopérative Triskalia, à Plouisy ou sur le site de Glomel (Côte d’Armor, France), on constate que sur onze employés qui travaillaient sur le site de Glomel, dix ont le cancer, cinq en sont décédés et un autre présente des problèmes pulmonaires. Ces produits phytosanitaires n’ont donc rien d’anodin. On voit bien, avec du recul, que tous ces produits phytosanitaires sont des bombes à retardement. Quand je suis allé consulter le professeur Dominique Belpomme, cancérologue à Paris, il m’a dit « de toute manière, vous ne passerez pas à côté d’un cancer ». Aujourd’hui, je suis atteint d’hypersensibilité aux produits chimiques multiples, ce sont tous les produits chimiques qui me gênent – là, aujourd’hui, avec les moquettes, ma langue et mon palais me brûlent, j’ai des aphtes dans la bouche.

Avec l’utilisation massive de ces produits, plus on avance dans le temps, plus les maladies deviennent sérieuses. Je fais maintenant des hémorragies et des diarrhées sanguines, j’ai été hospitalisé il y a encore deux mois suite à une crise. C’est ma femme qui m’a trouvé allongé sur le sol, elle a été obligée d’appeler les pompiers, j’étais à 6 de tension et 35°C de température. Si personne ne m’avait trouvé à ce moment-là, je me serais vidé de mon sang. Je vois bien que plus j’avance, plus la maladie va m’impacter.

Là où je trouve qu’il y a eu défaut dans cette affaire, c’est au niveau de la MSA qui ne nous a pas soutenus. Et ça, c’est impardonnable, de voir comme la MSA afait obstruction à tout le combat qu’on a dû mener. À un moment, quand j’ai rencontré le médecin conseil de la MSA, cette personne m’a dit « écoutez, si vous développez un cancer, ce n’est pas grave car aujourd’hui le cancer se soigne très bien ». Entendre ces paroles d’un médecin, ce n’est pas possible, c’est un serment d’hypocrite qu’ils ont signé. Ça je ne peux pas le laisser dire, c’est inadmissible".

 

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Gilles Luneau, rédacteur en chef de GLOBAL